Visite au siège clandestin de l'Irgoun
Ils traversèrent le vaste hall, vide d'ailleurs, où leurs pas résonnèrent faiblement dans le silence. Le cercle jaune de la torche de Siméon glissait sur le sol comme une flaque de lumière. A l'issue du couloir, ils étaient passés devant une jeune sentinelle en chemise et short kaki. Il en surgit de l'ombre une deuxième au moment où ils atteignaient l'escalier conduisant au sous-sol.
Les sentinelles saluaient en claquant les talons et en levant l'avant-bras droit, replié au coude, la paume ouverte face en avant. Ils descendirent et prirent un corridor, éclairé par des lampes à pétrole. Joseph fut content de revoir de la lumière. L'obscurité du hall et le silence des sentinelles l'avaient désagréablement oppressé. Trois garcons causaient entre eux, debout dans le corridor. A l'approche des nouveaux venus, ils se mirent à parler au garde-à-vous, saluèrent et restèrent immobiles jusqu'à ce qu'ils fussent passés. Joseph en inféra que Siméon devait occuper un rang assez élevé dans l'organisation.
De derrière une autre porte gardée par une sentinelle très jeune, leur parvint, tout juste perceptible, une voix de contralto à l'accent séphardi, qui répétait lentement :
- Ici la voix de Sion au combat, la voix de Jérusalem libérée. On massacre vos parents en Europe : que faites- vous pour l'empêcher ? Ici, la voix de Sion au combat. On les renvoie dans des cercueils flottants : que faites-vous pour l'empêcher ? Ici, la voix de Sion...
- C'est un enregistrement, dit Siméon. L'émetteur est mobile.
On entendait les détonations intermittentes de quelque arme automatique, mais bien que la cible dût être tout près d'eux, le bruit ne leur parvenait qu'assourdi. Siméon, devinant les questions que Joseph retenait, sourit du bas du visage :
- Nous avons un type qui était spécialiste de l'insonorisation dans une usine d'aviation en Allemagne...
(..) Ils pénétrèrent, au bout du couloir, dans une pièce voûtée ayant servi de cave à vins. Auprès d'une lampe à pétrole posée sur le sol de pierre, un jeune garçon accroupi étudiait dans un livre en remuant les lèvres. Lorsque Bauman et Joseph entrèrent, il rangea soigneusement le livre dans un sac de velours bleu et se leva maladroitement.
11portait une calotte noire et un chapeau de feutre gris par-dessus. Ses longues papillotes en tire-bouchon pendaient parallèlement à ses joues couvertes de duvet rousseâtre. Ses bas de coton noir retenus au-dessus des genoux par des jarretières en ficelle formaient des plis d'accordéon autour de ses tibias.
- Quel est le livre que tu lisais ? demanda Bauman.
Le garçon lui tendit en hésitant le sac de velours bleu. L'étoile de David en fil d'or était brodée sur le sac traditionnel, celui dans lequel les orthodoxes mettent leurs livres de prière et leurs châles pour aller à la synagogue. Bauman l'ouvrit et en tira le livre. C'était le Bref manuel de tir, par D. -Ras, le premier manuel militaire hébreu, imprimé clandestinement par l'Organisation. Le pseudonyme de l'auteur était composé des initiales des deux chefs qui l'avaient écrit en collaboration, David Raziel et Abraham Stern. Le livre était une merveille d'ingéniosité linguistique, l'hébreu ne possédant pas de mots pour désigner les armes à feu et moins encore pour spécifier les trois cents pièces d'une r arme automatique moderne.
Raziel et Stern avaient entrepris leur tâche avec le double t enthousiasme d`hébrai~ants et de tueurs qualifiés. Le comité linguistique de la paisible Université les avait aidés à son insu en donnant ses conseils aux soi-disants auteurs d'un soi-disant dictionnaire technique.
Arthur KOESTLER, La Tour d'Ezra,
autorisé par les Éditions Calmann-Lévy, 1947.