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- Les massacres de Deir Yassin
- Le samedi 10 avril 1948, dans l'après-inidi,
je reçois un' coup de téléphone des Arabes
me suppliant immédiatement d'aller à Deir Yassin,
où la population civile de tout un village vient d'être
massa crée. J'apprends que ce sont les extrémistes
de lIrgoun qui tiennent ce secteur, situé tout près
de Jérusalem.
- L'Agence juive et le Grand Quartier général
de la Haganah me disent ne rien savoir de cette affaire et quen
outre il est impossible à quiconque de pénétrer
dans une zone Irgoun. Ils me déconseillent de me mêler
de cette affaire, ma mission risquant d'être définitivement
interrompue si j'y vais. Non seulement ils ne peuvent pas m'aider,
mais ils déclinent toute responsabilité sur ce
qui ne manquera pas de m'arriver. Je leur réponds que
mon intention -est d'y aller. Cependant, en fait, je ne sais
pas du tout comment faire. Sans appui juif, il m'est impossible
d'arriver à ce village. Et, soudain, à force de
réfléchir, je me rappelle qu'une infirmière
juive d'un hôpital d'ici m'avait fait prendre son numéro
de téléphone, me disant, avec un air bizarre, que
si jamais j'étais dans une situation inextricable, je
pouvais faire appel à elle. A tout hasard, je l'appelle
et lui expose la situation. Elle me dit de me trouver le lendemain
à 7 heures à un endroit désigné et
d'embarquer dans ma voiture la personne qui y sera.
- Le lendemain, à l'heure et au lieu
dits, un individu en-civil mais avec les poches gonflées
de pistolets saute dans ma voiture. Nous sortons de Jérusalem,
quittons la grande route et le dernier. poste de l'armée
régulière, et nous nous engageons dans un chemin
de traverse. Très rapidement, nous sommes arrêtés
par deux espèces de soldats, à l'air tout ce qu'il
y a de moins rassurant, mitraillettes en avant et large coutelas
à la ceinture. Je reconnais la tenue de ceux que je cherchais.
- Parvenus à une crête à
500 mètres du village, il nous faut attendre longuement
l'autorisation d'avancer. Le tir arabe se déclenche chaque'fois
que quelqu'un tente de passer sur la route et le commandant du
détachement de lIrgoun ne semble pas disposé à
me recevoir. Enfin, il arrive, jeune, distingué, parfaitement
correct, mais ses yeux sont d'un éclat particulier, cruel
et froid.
- Il me raconte l'histoire de ce village,
peuplé exclusivement d'Arabes, au nombre d'environ 400,
désarmés depuis toujours et vivant en bonne intelligence
avec les Juifs qui les entourent. Selon lui, lIrgoun est arrivé
il y a vingt-quatre heures et a donné l'ordre, par haut-parleur,
à toute la population d'évacuer toutes les maisons
et de se rendre. Délai d'exécution .- un quart
d'heure. Ouelques-uns de ces malheureux se sont avancés
et auraient été faits prisonniers, puis relâchés
peu après vers les lignes arabes.
- Le reste, n'ayant pas exécuté
lordre, a subi le sort qu'il méritait. Mais il ne faut
rien exagérer. // n'y a que quelques morts qui seront
enterrés dès que le « nettoyage » du
village sera terminé. Si je trouve des corps, je puis
les emporter, mais il n'y a certainement aucun blessé.
Ce récit me fait froid dans le dos.
- J'arrive avec mon convoi au village. Le
feu arabe cesse. La troupe est en tenue de campagne, avec casques.
Tous des jeunes gens et des adolescents, hommes et femmes, armés
jusqu'aux dents : pistolets, mitraillettes, grenades, mais aussi
de grands coutelas qu'ils tiennent à la main, la plupart
encore ensanglantés. Une jeune fille, belle, mais aux
yeux de criminelle, me montre le sien, encore dégoulinant,
qu'elle promène comme. un trophée. C'est léquipe
de nettoyage, qui accomplit certainement très consciencieusement
son travail.
- Je tente d'entrer dans une maison. Une
dizaine de soldats m'entourent, les mitraillettes se braquent
sur moi, et lofficier m'interdît de bouger de place. Jentre
alors dans une des belles colères de mon existence, puis
je bouscule ceux qui m'entourent et entre dans la maison.
La première chambre est sombre, mais il n'y a personne,
Dans la seconde, je trouve parmi les meubles éventrés,
les couvertures, les débris de toutes sortes, quelques
cadavres, froids. On a fait ici le nettoyage à la mitraillette,
puis à la grenade. On l'a terminé au couteau, n'importe
qui s'en rendrait compte. Même chose dans la chambre suivante
mais, au moment de sortir, j'entends comme un soupir. Je cherche
partout, déplace chaque cadavre et finis par trou ver
un petit pied encore chaud, C»*est une fillette de dix
ans, bien abîmée par une grenade mais encore vivante.
Comme je veux l'emporter, l'officier me lînterdit et se
met en travers de la porte. Je le bouscule et passe avec mon
précieux fardeau.
- Puisque cette troupe n'a pas osé
encore s'attaquer à moi, j'ai la possibilité de
continuer Je donne ordre qu'on charge les cadavres de cette maison
sur un camion, et j'entre dans la maison voisine et ainsi de
suite. Partout, c"est le même affreux spectacle. Je
ne retrouve que deux personnes vivantes encore, deux femmes,
dont une vieille grand me,'re,. cachée derrière
des fagots où elle se tenait immobile depuis au moins
24 heures.
- // y avait 400 personnes dans ce village.
Une cinquantaine se sont enfuies, trois sont encore vivantes.
Tout le reste
a été massacré sciemment, volontairement
car, je l'aiconstaté, cette troupe est admirablement en
mains et n'agit
que sur ordre.
- Je rentre à Jérusalem, vais
à l'Agence juive où je trouve les chefs consternés,
mais s"excusant en prétendant, ce qui
- est vrai, qu'ils ont toujours dit n'avoir
aucun pouvoir ni sur l'Irgoun ni sur Stern. N'empêche quils
n'ont rien fait pour empêcher une centaine d'hommes de
commettre ce crime inqualifiable.
- Jacques de REYNIER, (chef de la délégation
du Comîté international
- de la Croix-Rouge à Jérusalem),
1948 à Jérusalem,
Éditions Baconnière, Neuchâtel, 1969.
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