Genève, le 14 janvier 1999
Lettre ouverte à Monsieur René Cusin, municipal radical à Payerne,qui a franchi les limites de l'acceptable
 
Monsieur René Cusin,
En date du 1er décembre, vous avez signé un éditorial dans le journal qui est le votre, pour réclamer que l'on renvoie immédiatement &laqno; les requérants d'asile profiteurs et malhonnêtes » après les avoir &laqno; marqués sur une partie visible de leur corps d'une marque indélébile». Il est patent qu'en utilisant ce support vous propagez vos idées en ignorant l'éthique à laquelle un journaliste est tenu.
Le 11 janvier 1999, au cours d'un entretien radiophonique en direct avec le secrétaire général de l'Association romande contre le racisme (ACOR), vous avez répété et maintenu ces propos discriminatoires. De vous-même vous avez établi un rapport avec les discriminations infligées aux Juifs sous le nazisme en précisant que le port de l'étoile jaune ne constituait pas une discrimination puisqu'il s'appliquait à tous les Juifs.
Dans son édition du 11janvier, Le Temps rapportait cette explication de votre éditorial du 1er décembre: &laqno; Je l'ai écrit la rage au cur, ça m'a fait du bien, même si ce n'est pas à moi de faire ce genre de proposition ». Cette phrase, vous l'avez répétée sur les ondes de Radio Fribourg. Vos propos, M. Cusin, expriment le mouvement qui transforme le ressentiment face aux frustrations de la vie en haine raciale et qui conduit à choisir un bouc émissaire. Ce bonheur terrible que vous évoquez annonce le passage à l'acte. Connaissez-vous le film &laqno; Skin or die» de Daniel Schweizer ? Un skin head interrogé dans ce documentaire formule dans les mêmes termes que les votres les raisons de son adhésion à un groupuscule néo-nazi.
Votre proposition d'infliger une mutilation aux &laqno; requérants d'asile profiteurs et malhonnêtes » est indigne, pour plusieurs raisons.
Elle constitue une atteinte à la dignité humaine contraire aux ordres public et juridique suisses, ainsi qu'aux engagements internationaux auxquels a souscrits notre pays. Heureusement, le droit pénal s'est éloigné de la loi du Talion dans les société démocratiques qui ont compris que le délinquant doit pouvoir se réinsérer tant pour lui que pour la société dans laquelle il évolue. Dans ce but, les mentions des condamnations inscrites au casier judiciaire sont effacées ce qui ne peut être le cas d'une marque indélébile.
Vous êtes un magistrat. Fort de votre autorité, vous n'avez pas hésité à éveiller de troubles fantasmes en incitant vos prochains à s'en prendre à un bouc émissaire.
Votre proposition d'infliger cette mutilation à des délinquants sélectionnés parmi les seuls requérants d'asile exprime bien votre volonté de discriminer des personnes pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles auraient fait. Vous ne proposez pas de l'infliger aux délinquants suisses. Le choix des termes trahit lui aussi votre intention. Vous menacez &laqno; les profiteurs et les malhonnêtes », notions hautement subjectives. Le cercle de vos victimes peut être étendu à tous les requérants d'asile, puisque tous peuvent être, dans votre logique, accusés d'être des profiteurs.
Marquer un homme c'est le déshumaniser. Pour réduire les esclaves au rang de choses, au statut de bétail dont les propriétaires peuvent décider la mort ils ont de tout temps été marqués. Faut-il rappeler la condition des esclaves américains ?
&laqno; Beaucoup d'entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente que &laqno; l'étranger c'est l'ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d'une argumentation, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager. (...) Puisse l'histoire des camps d'extermination retentit pour tous comme un sinistre signal d'alarme. »
 
Primo Levi a écrit ces paroles à son retour d'Auschwitz où il avait été marqué du numéro matricule 174'517. Bien sûr, il n'était pas délinquant. Comme l'expose l'écrivain et philosophe André Frossard, son seul crime était d'être né juif. Les nazis, pour détruire l'humanité, avaient décidé d'exclure les juifs du droit à la vie. Apposé à l'arrivée dans le camp, le numéro matricule tatoué se substituait à l'identité du déporté pour le désigner à l'appel, dans la file pour la distribution de soupe puis pour être conduit à l'abattoir.
 
L'Association Romande contre le Racisme (ACOR) considère la prévention du racisme comme la plus importante de ses activités. Dans la lutte contre les préjugés, les stratégies et les actions basées sur la prévention sont en effet indispensables. Mais l'ACOR ne rejette pas la dénonciation lorsqu'elle s'avère nécessaire. En l'occurrence, elle dénonce à la justice l'infraction à l'article 261 bis du Code pénal (loi contre le racisme) qui a été commise avec cet appel à discriminer les &laqno; requérants d'asile profiteurs et malhonnêtes » au moyen d'une marque indélébile et visible. L'avenir de la société est l'enjeu de notre démarche. Nous ne voulons pas d'une société qui marquerait des êtres humains comme on marque du bétail.
si vous aussi vous souhaitez reagir
Karl Grünberg
secrétaire général
Anne Weil