- Nouvel Observateur
Semaine du jeudi
13 janvier 2005 - n°2097 - Dossier
-
- Il y a soixante ans,
les camps étaient libérés
- Auschwitz et nous
- Le 27 janvier, chefs d'Etat
et de gouvernement commémoreront le 60e anniversaire de
la découverte du camp par les troupes soviétiques,
et Jacques Chirac inaugurera la nouvelle exposition du pavillon
français. Eternelle, inépuisable actualité
d'Auschwitz. Notre monde demeure hanté par le souvenir
de ce qui restera comme le plus grand crime de tous les temps.
Et les historiens ne cessent d'interroger documents et témoins
pour tenter de comprendre l'inconcevable. Avec eux, «le
Nouvel Observateur» fait le point sur ce que l'on sait
aujourd'hui de la Shoah. Sur ce que tous devraient savoir. Un
dossier dirigé par Agathe Logeart et Claude Weill
- Le Nouvel Observateur.
Le 27 janvier
1945, les Soviétiques libèrent Auschwitz. Qu'y
trouvent-ils?
Annette Wieviorka. Le terme de «libération»
est impropre. Des avant-gardes de l'Armée rouge découvrent
par hasard ce camp, qu'ils ne cherchaient pas. Ils y trouvent
quelques milliers de survivants, que les nazis ont abandonnés
sur place parce qu'ils n'étaient pas en état de
marcher. Les autres ont été évacués
à la mi-janvier vers d'autres camps, lors de ce qu'ils
nommeront eux-mêmes les «marches de la mort».
La guerre continuait. Il fallait transférer ailleurs la
force de travail que représentaient les déportés
«aptes au travail».
N. O. A Auschwitz ne restent donc que des mourants...
A. Wieviorka. 7000 personnes environ, dans le camp
central Auschwitz-I et la nébuleuse de camps environnants,
dont 400 déportés de France, dans un état
effrayant. Les Soviétiques n'ont rien prévu pour
les prendre en charge. Ils doivent improviser.
N. O. Réalisent-ils à ce moment ce
qui s'est passé à Auschwitz?
A. Wieviorka. Pas clairement. Ils trouvent des baraques,
des monceaux d'objets vêtements, valises, prothèses
, les ruines des crématoires. Une commission d'enquête
met au jour des archives, les plans des chambres à gaz,
les boîtes de zyklon B. Les Soviétiques comprennent
la fonction d'extermination des chambres à gaz. Mais ils
refusent de voir, ou de dire, que c'était des juifs qu'on
tuait, parce que juifs. Et pour employer un mot d'aujourd'hui,
ils ne «médiatisent» pas cette découverte.
Quelques articles paraissent dans la presse russe. Auschwitz
ne fait pas les gros titres.
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- N. O. Et ailleurs
dans le monde?
A. Wieviorka. Pas davantage.
N. O. Même en France?
A. Wieviorka. Oui. Les esprits sont ailleurs. En
août-septembre 1944, l'essentiel du territoire national
est libéré. Mais on compte près de 2 millions
d'«absents», comme les nomme le ministre Henri Frenay:
prisonniers de guerre, requis du STO et, très minoritairement,
déportés pour faits de résistance ou «raciaux»,
comme on désigne à l'époque les juifs. Dans
les plans de rapatriement, rien de particulier n'est préparé
pour le retour des déportés. On n'imagine pas que
beaucoup sont des mourants.
N. O. Dans la France d'alors, quand on parle des
déportés, on pense surtout aux résistants
et aux politiques. Plutôt à Buchenwald ou à
Dachau qu'à Auschwitz. Sous le vocable de «camps
de la mort», on confond camps de concentration et camps
d'extermination, captivité et élimination. Pourquoi
cette cécité?
A. Wieviorka. D'abord, les déportés
de la Résistance qui reviennent sont infiniment plus nombreux
(40000 environ, pour seulement 2500 juifs). Certains sont des
personnalités du monde politique d'avant-guerre ou font
partie des élites de la République; ils écrivent,
interviennent dans la vie publique, créent des associations.
C'est Christian Pineau, Claude Bourdet, Marcel Paul, Marie-Claude
Vaillant-Couturier, Edmond Michelet Les survivants juifs sont
le plus souvent des petites gens, tailleurs, casquettiers, parfois
très jeunes, et confrontés à une absolue
détresse: leurs familles ont été décimées,
leurs maigres biens pillés, leurs logements occupés
Ils n'ont guère de moyens de se faire entendre. Dans notre
société moderne, la parole des victimes est sacrée,
la souffrance individuelle doit s'exprimer. Ce n'était
pas le cas en 1945. La parole appartenait aux représentants
d'associations structurées. Et l'heure était à
la célébration des héros de la Résistance.
D'autre part, les déportés de France ont été
rapatriés plusieurs mois après la libération
d'Auschwitz, venant de Buchenwald pour la plupart, y compris
les juifs qui avaient survécu aux «marches de la
mort».
N. O. Et c'est de Buchenwald que viennent les premières
images de déportés faméliques en pyjama
rayé qui vont fixer l'image du déporté,
faisant écran à la réalité de l'extermination.
Car ceux qu'on menait à la chambre à gaz d'Auschwitz
étaient en pleine santé et n'ont jamais porté
le pyjama
A. Wieviorka. Absolument. Ce brouillage sera encore
renforcé par les images de Bergen-Belsen les bulldozers
poussant des monceaux de cadavres, que l'on retrouve en 1956
dans «Nuit et Brouillard», d'Alain Resnais ,
présentées à tort comme des images de l'extermination.
Or l'extermination, ce n'est pas cela: ce sont des femmes, des
vieillards, des enfants, des gens ordinaires, gros ou maigres,
vêtus normalement, qu'on trie à la descente du train
et dont la plupart sont aussitôt assassinés.
N. O. Comment la vérité historique
de l'extermination va-t-elle peu à peu ressortir de cette
vision brouillée de l'après-guerre?
A. Wieviorka. C'est avec le procès Eichmann,
en 1961, ce «Nuremberg du peuple juif», comme disait
Ben Gourion, qu'émerge dans l'opinion publique la conscience
du génocide. Les rares travaux historiques menés
jusque-là, grâce à la masse de documents
rendus publics au moment de Nuremberg, ont eu peu d'écho.
Le sort des juifs n'est au centre ni du procès de Nuremberg
ni de ceux de la collaboration en France. A partir du procès
Eichmann, l'idée s'impose que les juifs ont subi un sort
particulier. C'est à ce moment, par exemple, que Raul
Hilberg trouve enfin un éditeur pour sa thèse,
«la Destruction des juifs d'Europe». Le second événement
déterminant, c'est la guerre des Six-Jours, en 1967. Elle
est vécue par les juifs, en Israël et en diaspora,
comme la possibilité d'un second Auschwitz dans la même
génération, ramenant au premier plan une mémoire
qui avait été mise de côté.
N. O. Vous voulez dire que les juifs eux-mêmes
avaient refoulé Auschwitz?
A. Wieviorka. Refoulement n'est pas le mot. Le souvenir
a toujours été présent dans les familles.
Mais c'était une affaire privée. Dans l'après-guerre,
la communauté juive elle-même ne met pas l'accent
sur les temps de la persécution et de l'extermination.
Les responsables communautaires s'occupent activement de la réintégration,
de la restitution des biens. La mémoire n'est pas un enjeu.
Cela explique le choc du procès Eichmann, qui se propage
et va gagner la France. L'action de Serge Klarsfeld est ici décisive,
mais le temps rend aussi les choses audibles. La mémoire
d'Auschwitz, portée par des acteurs juifs, pénètre
dans l'espace public à la fin des années 1960.
Quand Robert Paxton publie «la France de Vichy»,
en 1973, les esprits ont changé: l'opinion publique est
prête à l'accueillir. Mais il faudra encore une
dizaine d'années pour que la Shoah soit placée
au centre de la réflexion sur la Seconde Guerre mondiale
et pour qu'Auschwitz devienne ce qu'il est pour nous: le nom
servant à désigner globalement la solution finale.
N. O. Sur le silence des juifs dans les années
d'après-guerre, deux points de vue s'opposent. Les uns
disent: ayant été mis à part dans les persécutions,
ils refusaient d'être mis à part dans le deuil.
D'autres, avec Simone Veil, soutien-nent que si on n'a pas entendu
la souffrance des juifs, c'est qu'on ne voulait pas l'entendre
A. Wieviorka. Les deux ne s'excluent pas. Dans la
sphère privée, les familles endeuillées
répugnent à entendre le récit des souffrances.
Dans la sphère publique, les juifs ne sont pas les «bons»
déportés. Ils n'ont pas été des résistants.
Mais il est vrai aussi que les juifs de 1945 souhaitent majoritairement
s'intégrer à nouveau dans la France républicaine,
une France qu'ils ne mettent pas en accusation. Le silence sur
la persécution est donc largement consensuel.
N. O. Le retour de mémoire est donc lié
au début de la réflexion et de l'interpellation
sur le rôle de l'Etat français.
A. Wieviorka. Oui et non. Ces mouvements de mémoire
sont transnationaux. On retrouve les mêmes rythmes en France,
aux Etats-Unis, en Israël. Mais les modalités sont
nationales. En France, c'est l'interrogation sur les responsabilités
propres de Vichy.
N. O. Sous l'impulsion de Serge Klarsfeld, les enfants
de déportés deviennent des «militants de
la mémoire»; ils demandent des comptes
A. Wieviorka. Et ils obtiennent beaucoup. Au niveau
judiciaire, ce sont les procès Barbie, Touvier et Papon:
un responsable régional de la Gestapo, un milicien, un
représentant de l'Etat vichyste. Au niveau politique et
symbolique, c'est une succession de pétitions et de manifestations
exigeant de Mitterrand un acte de repentance. Il refuse, mais
il institue la «journée à la mémoire
des victimes de l'Etat français» (16 juillet), inaugure
un monument à l'emplacement du Vel' d'Hiv', la Maison
d'Izieu Il fait tout cela à contretemps, et peut-être
à contrecur, mais enfin il le fait. Cependant, il n'a
pas de mots forts. Les mots forts sont ceux de Jacques Chirac,
le 16 juillet 1995, reconnaissant, dans un discours d'une grande
hauteur, que la France a envers ceux qui ne sont pas revenus
d'Auschwitz «une dette imprescriptible». Et l'on
arrive au troisième volet: la réparation matérielle.
C'est la mission Mattéoli, la reprise des indemnisations
sous l'égide de la commission Pierre Drai, enfin la création
de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée
par Simone Veil. Ainsi, aux niveaux judiciaire, symbolique et
matériel, les comptes entre les juifs et la France sont
désormais apurés.
N. O. Le choix d'Auschwitz comme symbole de la Shoah
était-il le bon? Auschwitz n'était pas seulement,
selon l'expression de Hilberg, un «centre de mise à
mort»: c'était aussi un complexe industriel, un
camp pour droit-commun, prisonniers de guerre russes, résistants
polonais, etc. Si l'on voulait désigner la solution finale
dans son absolue singularité
A. Wieviorka. C'était Belzec, évidemment,
exclusivement voué à l'extermination. Mais il y
a très peu d'archives sur Belzec, quasiment pas de survivants,
donc de témoins. Le lieu a été rasé,
des arbres très vite replantés. Comment concevoir
un lieu de mémoire quand il y a si peu de traces? Auschwitz
est à la fois le camp où il y a eu le plus de victimes
autour d'un million de morts et paradoxalement de
survivants, et celui où se «lit» le mieux
le projet génocidaire nazi.
N. O. C'est-à-dire l'utilisation du système
concentrationnaire à des fins génocidaires
A. Wieviorka. Auschwitz, en effet, c'est d'abord
un des nombreux camps de concentration créés par
les nazis, en Allemagne, puis dans les territoires annexés,
afin d'y interner les opposants et «indésirables»
de toutes sortes. Il entre en service le 14 juin 1940. En mars
1941, Himmler, visitant Auschwitz, décide la création,
à Birkenau, d'un immense camp destiné à
recevoir des prisonniers de guerre soviétiques, et la
construction à Monowitz, à quelques kilomètres,
d'une usine de caoutchouc synthétique (Buna, en allemand,
nom que retiendront les déportés). C'est seulement
au printemps 1942 qu'il devient le lieu de la destruction des
juifs de toute l'Europe. Des installations inédites sont
érigées à Birkenau pour tuer par le gaz
et faire disparaître les corps. Ces chambres à gaz-crématoires
intègrent toutes les étapes, jusqu'au traitement
des cheveux. Birkenau, c'est le taylorisme appliqué au
meurtre.
N. O. Avec, au cur du système, la sélection,
chargée de pourvoir à la fois la chambre à
gaz et l'usine de Monowitz
A. Wieviorka. La sélection s'impose quand
les nazis assignent à Birkenau deux fonctions: éradiquer
les juifs, mais aussi utiliser leur force de travail, parce que
la guerre dure et qu'on a besoin de main-d'uvre. Les nazis «sélectionnent»
donc ceux qui doivent être immédiatement éliminés
et ceux qui sont «aptes au travail».
N. O. Sur le monument international dédié
aux victimes, on pouvait lire: «Quatre millions de personnes
ont souffert et sont mortes ici dans les mains des meurtriers
nazis entre 1940 et 1945.» Au-delà de l'exagération
du chiffre, comment expliquer un tel confusionnisme, allant jusqu'à
occulter la judéité de la majorité des victimes?
A. Wieviorka. Pour les Polonais, Auschwitz, c'est
le lieu du martyrologe polonais. Le lieu de la mise à
mort des juifs, c'est Treblinka. Dès la fin de la guerre,
une muséographie se met en place à Auschwitz. Elle
est au départ très nationale-catholique; avec la
guerre froide, elle impose une lecture communiste et internationaliste.
Elle demeure très polono-centrée. Lors de l'inauguration
du monument où figure cette inscription, en 1967, le Premier
ministre Cyrankiewicz, ancien du camp, ne mentionne pas les juifs
parmi les assassinés. Il évoque les victimes «de
Pologne et de tous les pays d'Europe». Or, si des Polonais
catholiques sont morts à Auschwitz en grand nombre (environ
75000), les victimes non juives d'autres nationalités
ne sont qu'une infime minorité.
N. O. Une manière de réintégrer
à titre posthume les juifs dans la communauté nationale?
A. Wieviorka. Ce n'est pas le cas. D'un côté,
l'identité juive des victimes est niée; d'autre
part se glisse l'idée que les Polonais étaient
voués à l'extermination, ce qui n'est pas tout
à fait vrai. Dans la hiérarchie hitlérienne
des races, les Slaves étaient voués à une
fonction d'esclaves, pas à une éradication rapide.
Les Polonais gazés par convois entiers étaient
juifs. Gazés parce que juifs, pas en tant que Polonais.
Cette inauguration, en 1967, provoque d'ailleurs de vives protestations,
mais elles ne trouvent guère d'écho. En 1979 encore,
quand Jean-Paul II y célèbre une messe et qu'il
dresse l'autel sur les ruines des chambres à gaz-crématoires,
cela ne soulève pas un tollé. Il faut attendre
la fin des années 1980 et l'affaire du carmel d'Auschwitz
pour que s'engage la bataille de la mémoire. Le combat
contre la présence des carmélites cristallise la
protestation contre ce qui est perçu comme une christianisation
de la Shoah.
N. O. Le pavillon français inauguré
en 1978 ne reflétait-il pas lui aussi cette même
vision nationaliste et «déjudaïsée»
d'Auschwitz?
A. Wieviorka. Les autorités polonaises et
françaises s'accordent sur le thème de l'exposition
«le Martyre et la Résistance du peuple français»
, dont le lien avec Auschwitz est ténu, même
si trois convois de résistants y ont été
déportés. La place faite à la persécution
des juifs par les nazis et par l'Etat français est minime.
N. O. Dans «Auschwitz, soixante ans après»,
vous écrivez: «Il y avait ordre de ne pas stigmatiser
Pétain, et ordre de retirer tout ce qui pouvait évoquer
la collaboration de l'Etat»
A. Wieviorka. Cela traduit l'état d'esprit
politique de l'époque. De plus, l'Etat ne met pas d'argent.
L'équipe chargée de l'exposition travaille avec
des bouts de ficelle. Au demeurant, cette exposition intéresse
peu, y compris les organisations juives. L'inauguration passe
quasiment inaperçue.
N. O. 1978-2005 : tout a changé. Pour la
nouvelle exposition française, on a réuni les meilleurs
historiens. Et le président de la République viendra
en personne l'inaugurer
A. Wieviorka. L'Etat, d'abord, a donné les
moyens. Cette fois, on ne bricole pas. Ensuite, le projet prend
en compte l'ensemble des travaux réalisés depuis
vingt-cinq ans, notamment ceux de Klarsfeld: «Vichy-Auschwitz»,
«le Calendrier de la persécution des juifs de France»,
le «Mémorial des enfants». Auschwitz aujourd'hui,
comme lieu et figure de la Shoah, est reconnu comme central dans
la réflexion sur la Seconde Guerre mondiale. C'est cette
mutation qu'exprime l'exposition.
- Annette Wieviorka, directrice au CNRS, vient de publier
«Auschwitz, soixante ans après» (Robert Laffont).
Elle a été membre de la mission d'étude
sur la spoliation des biens juifs et a écrit de nombreux
ouvrages sur l'histoire des juifs au xxe siècle. Elle
a participé à la conception de la nouvelle exposition
du pavillon français d'Auschwitz.
- Agathe Logeart Claude Weill