- NOUVEL OBERVATEUR Semaine du jeudi 13 janvier 2005
- n°2097 - Dossier
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- Auschwitz
- Les anges exterminateurs
- Le grand psychiatre Boris
Cyrulnik n'était qu'un enfant quand ses parents ont
été raflés à Bordeaux. Ils ont disparu
à Auschwitz. Lui-même arrêté, il a
réussi à s'enfuir. Soixante ans après, cette
expérience continue de nourrir sa réflexion sur
le nazisme. Et sur la nature humaine...
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- J'avais 6 ans et demi
quand, une nuit, j'ai été arrêté par
des inspecteurs français portant des lunettes noires.
Les policiers m'ont poussé vers la porte où des
soldats allemands constituaient avec leurs fusils une haie qui
orientait vers des camions. La rue était barrée.
Le silence et l'ordre régnaient. Un inspecteur a dit qu'il
fallait m'éliminer parce que plus tard je deviendrais
un ennemi de la société. J'ai appris cette nuit-là
que j'étais destiné à commettre une faute
qui méritait une mise à mort préventive.
Soixante ans plus tard, je pense que ce policier a dû éprouver
un merveilleux sentiment d'ange exterminateur. En participant
avec tant de compétence à une série de coups
de filet qui ont tué 1645 adultes et 239 enfants sur les
240 raflés, il a obéi à un ordre moral.
On peut tuer des innocents sans éprouver de culpabilité
quand l'obéissance est sacralisée par la culture.
La soumission déresponsabilise le tueur puisqu'il ne fait
que s'inscrire dans un système social où l'assujettissement
permet le bon fonctionnement. Ce qui compte dans ce cas, c'est
l'objectif et non pas la relation. Et même le mot «obéissance»
désigne des sentiments différents selon le contexte
où il est prononcé. Quand deux personnes s'affrontent,
celui qui obéit éprouve un sentiment de défaite.
Tandis que le simple fait d'appartenir à un groupe ennoblit
l'obéissance, puisque celui qui se soumet donne le pouvoir
à sa communauté grâce à sa subordination.
Quand l'âme du groupe, un dieu, un demi-dieu, un chef ou
un philosophe, propose un merveilleux projet d'épuration,
c'est au nom de l'humanité que la personne obéissante
participe au crime contre l'humanité.
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- Dès l'âge
de 6 ans, il m'a fallu comprendre que ce qui gouverne un groupe
ne correspond pas toujours à ce qui gouverne les individus
qui composent ce groupe. Chaque soir, dans la synagogue de Bordeaux
transformée en prison, un soldat venait s'asseoir près
de moi pour me montrer une photo de sa famille. Je ne comprenais
pas ses mots mais je sentais clairement qu'il avait besoin de
parler de ses proches et de son petit garçon qui, d'après
ses gestes, avait mon âge et me ressemblait. Plus tard,
j'ai vu ce gentil papa frapper à coups de crosse les enfants
qui ne se dirigeaient pas assez vite vers les wagons à
bestiaux de la gare Saint-Jean. Quand cet homme venait, le soir,
me parler de son fils, il répondait à un besoin
d'affection. Quand ce soldat poussait les enfants vers les wagons
scellés, il obéissait à une représentation
théorique qui récitait les slogans du demi-dieu
que sa collectivité vénérait.
Depuis ce jour, la récitation des certitudes m'alarme
et la vulnérabilité des hommes m'attendrit. Dès
l'âge de 6 ans, il m'a fallu comprendre que mes geôliers
se soumettaient avec ravissement, afin de participer à
un triomphe.
Aujourd'hui, je pense que peu de personnalités sont capables
d'échapper à une pression culturelle qui apporte
tant de bénéfices: l'affection des siens, l'estime
de soi, la griserie de l'appartenance et la noblesse d'un projet
moral épurateur fondé sur une croyance en une surhumanité.
C'est délicieux d'être gouverné par un demi-dieu,
ça déresponsabilise, ça supprime l'angoisse.
Quand le «moi» est fragile, le «nous»
sert de prothèse et les hommes d'appareil aiment grimper
l'échelle des valeurs qui leur sont imposées. Leur
facilité à apprendre les récitations, leur
aptitude à faire marcher le système et leur art
de la relation les placent rapidement en haut de l'échelle,
quelle qu'elle soit. Ce qui compte pour eux et provoque leur
bonheur, c'est de grimper. Le moindre doute briserait leur rêve
d'une société épurée. Seul un traître
peut remettre en cause un si beau projet. Cette heureuse affiliation
engage les personnalités conformistes dans une relation
perverse, où l'emprise sur l'autre et sa disparition se
programment au nom du Bien. Dans tout génocide, le tueur
se sent innocent puisqu'il transcende le massacre et, en cas
de défaite, explique qu'il n'a fait qu'obéir. Le
soumis-triomphant ne se pense pas comme une personne, mais comme
un rouage, ce qui provoque sa fierté.
A la Libération, de Gaulle a été accueilli
au Grand Hôtel à Bordeaux. On m'a demandé
de lui offrir un bouquet de fleurs. La nuit, un milicien s'est
infiltré afin d'assassiner le Général. L'homme
a été attrapé et lentement lynché,
un coup de poing par-ci, un coup de crosse par-là. Il
est mort, tué par mes libérateurs, des hommes que
j'admirais. Ce jour-là, il m'a fallu comprendre que l'ambivalence
est au cur de la condition humaine et que la vengeance aussi
est une soumission au passé.
Le processus qui permet d'exterminer un peuple sans éprouver
de sentiment de crime est toujours le même. En voici la
recette: d'abord, il faut le désocialiser afin de le rendre
vulnérable. Personne n'a protesté quand une des
premières lois de Pétain a décrété
la réquisition des vélos des avocats juifs. Ce
n'est pas grave, entendait-on, tant qu'on respecte les personnes.
Mais dans une société dépourvue d'essence
et de voiture, un homme sans vélo ne peut plus travailler.
Puis il convient de parler de ce groupe humain en employant des
métaphores animales: «des rats qui polluent notre
société», «des vipères qui mordent
le sein qui les a nourries» Quand on arrive enfin à
la démarche administrative signée par un représentant
du demi-dieu ou énoncée à la radio par un
porte-parole du maître, il devient possible de mettre à
mort ce peuple sans éprouver de culpabilité car
«ce n'est pas un crime tout de même d'éliminer
des rats»!
Surhommes dérisoires
soumis à des demi-dieux absurdes, les nazis ont provoqué
une déflagration mondiale, un massacre inouï pour
une bagatelle idéologique, une théorie navrante.
Ils ont cru à une représentation incroyable, ils
ont récité des fables riquiqui où ils se
sont donné un rôle grandiose. Le panurgisme de ces
moutons intellectuels leur a offert une brève illusion
de grandeur. Ils avaient besoin de haine pour légitimer
et exalter leur programme délirant, car dans le quotidien
c'est la banalité et la soumission qui caractérisaient
leur projet.
Mais, n'y a-t-il que les nazis pour fonctionner ainsi?
- Boris Cyrulnik