- Auschwitz
60 ans après , l'anniversaire noir
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- Nouvel Observateur Article repris de Libération
de la semaine du 13 janvier
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- Semaine du jeudi 13 janvier
2005 - n°2097 - Dossier
- Henri Borlant, déporté
à 15 ans, survivant
- «Maman chérie,
il paraît que nous partons en Ukraine...»
- Un drôle de nom,
Beznos. Ça veut dire «sans nez». Un nom venu
du plus profond d'une Russie disparue, où Hersch, né
le 16 juillet 1875, à Porokw, a un jour épousé
une belle jeune fille aux yeux clairs, Sarah, sa cadette de quatre
ans, née à Rachkow, en Bessarabie russe. Henri
est leur petit-fils.
Aujourd'hui, c'est un jeune homme de 77 ans qui s'appuie sur
une table de classe, dans un collège de la grande couronne
parisienne. Devant lui, des adolescents qui le regardent comme
le vestige d'un temps évanoui. Il lui faut prendre une
grande respiration avant de se lancer dans cet exercice si étrange
qui consiste à raconter, à dire, encore, les mots
de l'horreur qu'il a vécue il y a soixante ans, quand
il avait leur âge: 15 ans.
Sarah et Hersch, commerçants au marché Biron des
puces de Clignancourt, ont été arrêtés
le 11 février 1943, conduits à Drancy, puis expédiés
à Auschwitz par le convoi n° 49 du 2 mars. En raison
de leur âge, ils ont vraisemblablement été
gazés dès leur arrivée. Ils ne savaient
pas que dans ce même camp d'Auschwitz-Birkenau avaient
déjà été conduits leur fils, Albert,
leurs petits-enfants, Denise, Bernard et Henri. Henri est le
seul aujourd'hui qui puisse dire ce qui s'est passé. Les
autres, les grands-parents, le père, la sur, le frère,
sont morts à Auschwitz.
Il retire son chandail. Défait les boutons de sa chemise.
Retrousse la manche, et montre les chiffres bleus qui affleurent:
51055.
Il avait donc 15 ans quand on lui a piqué la peau pour
y faire pénétrer l'encre. On l'a rasé. Les
cheveux, les poils sous les bras, le pubis. Et l'anus aussi.
Ce qui était étrange, car il n'était qu'un
môme à la peau toute lisse, toute fraîche,
qui venait d'être arraché à sa mère.
Un môme qui ne s'était jamais mis tout nu devant
personne, et pour qui, au-delà de la peur, l'humiliation
ressentie ce jour-là reste toujours aussi intolérable.
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- Arrêté dans
le Maine-et-Loire, où la famille avait reçu l'ordre
de se replier en 1939, le petit Parisien de la rue du Château-des-Rentiers
était devenu un gamin de la campagne. Le père était
resté tailleur à domicile. Les enfants livraient
les vêtements à bicyclette, à travers la
campagne aux pentes douces. Dans le jardin, on élevait
des poules et des lapins. On faisait les vendanges. Henri, à
l'école chez les curés, avait fait sa communion
et sa confirmation. Au cou il portait trois médailles
pieuses, accrochées à une chaîne d'argent.
C'était la guerre, mais cela ressemblait au bonheur. Tout
le monde ou presque avait oublié que les Borlant étaient
juifs. Ils se croyaient français. Ils l'étaient.
Jusqu'à ce 15 juillet 1942 où des camions de la
gendarmerie française, flanquée de gestapistes
en civil, sont venus arrêter tous ceux qui avaient entre
15 et 50 ans. Ils ont laissé les petits et le père,
trop âgé, disaient-ils. Ils ont embarqué
les aînés et la mère. Quelques jours plus
tard, ils ont ramené la mère à la maison
et pris le père. Allez comprendre
Puis ce fut le wagon plombé. Henri Borlant se souvient
qu'ils essayaient, son père, son frère et lui,
de ne jamais se lâcher la main. Denise était dans
un autre wagon, avec les femmes. A un arrêt, par une fente
dans une planche, il a vu passer sa sur, occupée à
une corvée d'eau. C'est la dernière fois qu'il
l'a vue. Dans la puanteur du wagon, sur une feuille arrachée
à son agenda de poche, il a écrit un petit mot
à sa mère. «Maman chérie, il paraît
que nous partons en Ukraine pour faire les moissons. Bon courage,
nous reviendrons bientôt. Je t'embrasse.»
Il a serré la feuille autour d'une pièce de monnaie,
enroulé le tout d'un élastique et balancé
sa lettre dehors. Un cheminot l'a trouvée. La mère
l'a reçue. Mais Henri, pas plus que ses compagnons de
voyage, ne partait travailler en Ukraine. D'Auschwitz-Birkenau,
il a tout connu. Il a vu arriver et disparaître
les juifs venus de tous les pays d'Europe, les Grecs, les Hongrois,
les Néerlandais Un jour, on lui a pris ses trois petites
médailles, qu'il avait réussi à soustraire
aux fouilles. Il a connu le froid, la faim, le sadisme et parfois
la solidarité. Il s'est dit qu'il était «déraisonnable
de penser que l'on pouvait survivre». Et pourtant il
a tenu et il a survécu près de trois ans.
Le camp a été évacué. Henri Borlant
est passé par Oranienburg-Sachsenhausen, puis Buchenwald.
Il s'est retrouvé dans un Kommando à Ohrdruf.
Il a déchargé les morts au crématoire. Et
travaillé à la cantine des SS. Et puis il s'est
évadé, juste avant la libération du camp
par les Américains. Un boucher allemand l'a caché,
au milieu des bottes de foin. Quand il a raconté aux premiers
soldats américains qu'il venait d'Auschwitz, et ce que
c'était, il s'est demandé s'ils ne le prenaient
pas pour un «ahuri».
Il est revenu à Paris, il a retrouvé sa mère,
dont les cheveux étaient devenus tous blancs. Elle a bien
vu qu'il revenait seul. Le commerce des grands-parents avait
été aryanisé. Au camp, Henri Borlant avait
appris le yiddish. Sa mère n'aimait pas son accent, frotté
de polonais. Chaque fois qu'il essayait de raconter, à
table, il se trouvait toujours quelqu'un pour l'interrompre.
«Du genre: "Passe-moi le sel, Sarah"»
Alors longtemps il s'est tu.
Lui qui était devenu incapable d'écrire trois mots
d'affilée autrement qu'en phonétique s'est passionné
pour «les Nuits» de Musset, «Andromaque»
et «Bérénice». Malgré ces trois
années passées dans les camps, malgré la
pauvreté de ce qui lui restait de famille, malgré
la tuberculose qui l'a rattrapé, il est devenu médecin.
Parce que son histoire ne lui avait pas laissé le choix,
il s'est senti juif. Il a aussi décidé de devenir
un homme heureux. Après Auschwitz, rien ne pourrait lui
résister.
Quand ces collégiens de 2005 qui l'écoutent bouche
bée lui demandent s'ils peuvent photographier son tatouage
pour leur exposé, il déboutonne sa chemise. Gentiment,
il leur fait remarquer qu'ils ne doivent pas se mettre face au
soleil, s'ils veulent que la photo soit bonne.
- Agathe Logeart