- Nouvel Observateur
Semaine du jeudi
13 janvier 2005 - n°2097 - Dossier
- Jean Lemberger, résistant
FTP-MOI, survivant
- «Nous n'irons
pas à la mort comme des moutons à l'abattoir»
- D'abord, il y a eu la
rue Mathis. A six dans une pièce. David et Guitele, avec
leur nichée: Stefa, l'aînée, et puis Nathan
et les deux petits, Serge et Jean. Le soir, dans le petit logement
du 19e arrondissement de Paris, on déroule les matelas.
L'eau est sur le palier. Communistes, les Lemberger ont fui la
Pologne, où le Parti est clandestin. Ils ont voulu échapper
à la misère et à l'antisémitisme.
Là-bas, David, boulanger, avait été interné
dans un camp. Il avait connu les coups, les brimades. La fille
était pourchassée par la police. La France de 1936
a bien voulu les accueillir comme réfugiés politiques.
Mais ils n'ont pas de permis de travail. Qu'importe! C'est le
temps des cerises aux oreilles, des manifs enrubannées
de drapeaux rouges (1). Stefa, aujourd'hui, se souvient encore
des chants révolutionnaires qu'elle entonnait en polonais,
sous les applaudissements des ouvriers. «Pour nous,
la France, c'était le pays de la fraternité»
.
Un an plus tard, ils emménagent près de la
Nation, rue des Immeubles-Industriels, c'est presque le paradis.
La langue commune est le yiddish ou le polonais. C'est un peu
le shtetl reconstitué. La guerre d'Espagne enthousiasme
ce petit peuple de bannis qui croit dur comme fer aux lendemains
qui chantent. L'appartement des Lemberger ouvre ses portes aux
juifs polonais qui passent par Paris pour rejoindre les Brigades
internationales. Ils se sont mis à la confection. Une
vieille machine à coudre est leur bien le plus précieux.
Jean est le seul qu'on envoie à l'école. A 12 ans,
mêlé aux gamins du primaire, il est malheureux comme
les pierres. Humilié, au fond de la classe, avec ses jambes
trop longues, coincées sous un pupitre trop petit, et
ce fichu accent dont tout le monde se moque. Quand Serge tombe
malade, il le remplace devant la machine à coudre. La
vraie vie, croit-il, peut enfin commencer.
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- Mais en 1939 tout se détraque.
La République espagnole capitule. Le pacte germano-soviétique
déboussole la famille. Trois frères de Guitele
sont expulsés vers la Pologne, en vertu d'un décret
pris par le gouvernement Daladier. Dès que la guerre éclate,
des juifs allemands de la rue des Immeubles-Industriels sont
internés. Les mesures antijuives se succèdent.
Les Lemberger sont touchés au cur. «Nous, les
quatre enfants, dit Stefa, on s'est tout de suite engagés,
sans attendre l'appel du Parti.» La MOI (Main-d'uvre
immigrée), avec sa sous-section juive, est faite pour
eux. Jean entre dans le mouvement, comme son pote, son voisin,
Marcel Rayman, qui sera fusillé quelques années
plus tard avec le groupe Manouchian. Les héros de l'Affiche
rouge (2).
Au début, Jean confectionne des petits tracts antiallemands
(«Chassons l'occupant»), en bidouillant des
lettres de caoutchouc découpées dans des pneus
de vélo. Très vite, on va passer aux choses sérieuses.
Ses deux frères Nathan et Serge sont arrêtés
et conduits au camp d'internement de Beaune-la-Rolande. Ils s'évadent.
Mais Guitele y reconduit Serge, croyant bien faire: elle pense
que les premiers déportés vers l'Allemagne seront
installés dans les meilleurs camps Nathan rejoint la Résistance.
Jean, lui, a 17 ans quand les gendarmes français le conduisent
à Drancy, le 20 août 1941. Miraculeusement libéré
au bout de trois mois, il a perdu 27 kilos. Et déjà
tout compris. «Ce n'est qu'un début. Les Allemands
veulent notre perte. Il va falloir se défendre. Non, nous
n'irons pas à la mort comme des moutons à
l'abattoir.»
Pour Jean, il n'y
a pas d'autre choix que la lutte armée. Désormais,
il fait partie au sein des FTP-MOI de ceux que les
nazis appellent des «terroristes». Les «actions»
lui tordent le ventre. «C'est tellement dur de tuer
quelqu'un même un Allemand quand on n'est pas
un bandit» Attaques de convois, grenades lancées
dans les lieux fréquentés par les Allemands, meurtres
ciblés d'officiers: les FTP-MOI harcèlent l'occupant.
La police française et la Gestapo sont aux trousses de
ces gamins au courage insensé qui risquent chaque jour
leur vie. La veille de la grande rafle du Vel' d'Hiv', le 16
juillet 1942, Jean sait ce qui va se passer. Des informations
ont filtré de la Préfecture de Police: cette fois,
les femmes et les enfants seront arrêtés et déportés.
Comment croire que l'on va envoyer des bébés en
Allemagne «pour travailler»? Dans une course
éperdue, Jean tente de prévenir ces juifs que l'on
va emmener à la mort, il en est sûr, et les convaincre
de quitter leurs logements. Bien peu le croient. Et puis, aller
où? Le 16 juillet, 9000 agents de la police française
entassent 12000 personnes dont 4000 enfants dans
les autobus verts à plate-forme de la TCRP (Transports
en Commun de la Région parisienne).
L'étau se resserre sur les FTP-MOI. La clandestinité
de Jean s'achève le 22 avril 1943, alors qu'il regagne
sa planque, boulevard Soult. Il a été donné
par une copine juive de la rue des Immeubles-Industriels, une
rouquine qu'il verra quelques jours plus tard papoter tranquillement
avec des policiers des Renseignements généraux,
pendant que, rue des Saussaies, on torture des résistants.
Jean est déporté au Struthof, en Alsace annexée,
le seul camp de la mort situé en France et doté
d'une chambre à gaz. Classé «Nacht und Nebel»
(Nuit et Brouillard), il est détenu successivement dans
une vingtaine de prisons allemandes, avant d'arriver, en janvier
1944, à Auschwitz. Par deux fois il est sélectionné
pour la chambre à gaz. Par deux fois il est épargné
au dernier moment.
Quand Jean a été libéré, il ne pouvait
dormir que par terre, enroulé dans une couverture. Il
devait se nourrir au biberon. Serge aussi a été
déporté à Auschwitz et en est revenu. Nathan,
lui, a été fusillé pour tentative d'évasion:
il avait réussi à dévisser une planche du
wagon qui le menait à Auschwitz. L'oncle Adolf n'est jamais
revenu de Buchenwald. On n'a jamais revu la tante Léa,
la cousine Jacqueline, pas plus que l'autre oncle, Charles, sa
femme Gisèle, et leurs deux enfants, Daniel et Jeannot.
Les parents Lemberger, leur fille Stefa et son mari Marcel Skurnik,
leur petite fille Paulette ont survécu.
Après la guerre, Jean et Serge ont monté un atelier
de confection à Paris. Ils sont morts au début
des années 1990, à un an d'intervalle.
- (1) L'histoire de la
famille Lemberger a été racontée dans «Heureux
comme Dieu en France», par Gérard Israël (Robert
Laffont, 1975).
(2) «Le Sang de l'étranger. Les immigrés
de la MOI dans la Résistance», par Stéphane
Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski (Fayard, 1989).
- Agathe Logeart