Le Passage du Témoin

de Héléne Starozum
texte tiré de la lettre d'information du CIDJ de decembre 1998

C'est un costaud. Agé, mais costaud. Quel âge peut-il avoir ? C'est de la bon qualité ça , Madame, de la qualité d'avant guerre.
Il débarque aux Archives du Mémorial : ni bonjour, ni rien, voix de stentor, accôônt : "Je vous ai apporté ça de mon village de Pologne!"
Comme un bâton de maréchal, il brandit quelque chose d'enveloppé dans un matériau indéfinissable.
Ma gorge se noue. Mon coeur de mécréante se met à battre la chamade.
"Je suis repassé dans mon village de Pologne (que de consonnes!) par hasard (ah oui!?!). Je suis parti il y a 60 ans, j'avais 15 ans (ah ben ça lui fait ...).Quand la synagogue elle a brûlé, l'instituteur il l'a pris. Et puis, il l'a gardé... presque soixante ans. Et puis, comme j'étais passé, il me l'a donné".
La documentaliste pose doucement une question qu'on n'entend pas, qu'on devine : "C'est...?" Il hoche la tête. Elle demande encore "Vous voulez nous ...?"
Ils sont face à face : un viel homme, une jeune femme.
Et entre eux ce passé ressurgi.
La poigne solide du vieil homme avance lentement... La main de la jeune femme se referme sur l'objet sacré.
Un bref instant, deux mains, celle d'un vieil homme, celle d'une jeune femme, enserrent le rouleau vénéré, d'un village imprononçable, où il n'y a plus ni synagogue, ni Juifs.
Aucune minute de silence n'aura jamais cette intensité.
Le vieil homme s'en va.
Costaud, droit et fier.
On se précipite pour voir... On enlève le chiffon protecteur : deux peaux de mouton, solidement attachées, un peu racornies, un peu poussièreuses, mais qui ont bien tenu.
Spontanément, les mains s'offrent pour dérouler doucement, délicatement, tendrement...
Sur le parchemin d'une blancheur laiteuse, le texte hébraïque dans toute sa splendeur. Pas une lettre n'a bougé. Les caractères sont noirs, brillants, parfaits, couronnés d'aigrette fines, aériennes...
Un travail d'artiste. Une fraîcheur du premier jour.
Venu de si loin dans l'espace et le temps, l'objet révéré est révéré de nouveau.
"Tu ne tueras point". Et les autres tuent. Encore et encore.
Mais il y a aura toujours... quelque part...
Un scribe,
Un instituteur,
Un vieil homme,
Une jeune-femme...