Allocution de Madame TRAUTMANN
pour l'exposition "La nuit de cristal"
au Mémorail du Juif Inconnu
Lundi 9 novembre 1998
Messierus les Présidents
Mesdames, Messieurs
"Nuit de cristal" : parure sémantique de l'horreur. Tout le monde sait aujourd'hui ce que fut le déchaînement de cette nuit : 191 synagogues incendiées ; les vitres de milliers de magazins, fabriques et maisons qui volent en éclat, cette nuit du 9 au 10 novembre 38, à la suite de l'assassinat d'un attaché de l'ambassade d'Allemagne à Paris par un jeune juif du nom de Grinszpan. Comme tout le monde devrait savoir que ce fut un plan mûrement ourdi où se sont exercés conjointement toute la haine que pouvait prodiguer le nazisme et son art consommé de la mise en scène.
"Nuit de Cristal": oxymore fatal qui dit plus
encore que les faits la duplicité du régime. Appareil répressif
d'état et appareil idéologique d'état liés :
Tous deux concourent à la préparation du plus grand crime
de l'histoire.Ce qui nous confond et ne cesse de nous interroger, ce n'est
pas l'existence du mal, c'est l'indifférence profonde dans laquelle
il s'inscrit. Parceque les flammes des synagogues en train de brûler,
les autodafés des bibliotèques juives, étaient la proclamation
du grand jour du mal -nuit de ristal- de la haine et de la folie destructrice
du régime. Qui, dés lors, pouvait encore ignorer ? Ceux-là
même qui avaient fermé les yeux aprés les lois scélérates
de Nuremberg, ceux qui n'avaient rien entendu des injures proférées
à l'égard de leurs concitoyens juifs, ceux-là voyaient
maintenant les brasiers dans la nuit...
Fini le nazsime "à visage humain" voulu par les autorités
durant les Jeux Olympique de Berlin.
Hitler testait la passivité des consciences et des régimes
démocratiques : depuis le réarmement de la Ruhr, il savait
pouvoir agir en tout impunité.
Ainsi le nazisme proclamait-il aux yeux du monde entier sa haine du juif
et l'assurance de son impunité. Il pouvait désormais tout
oser : la nuit s'était abbatue sur l'Allemagne et bientôt sur
l'Europe entière. retraites aux flambeaux, synagogues qui brûlent,
fours crématoires :
fascination nazie pour le feu purificateur qui doit liquider les agents
de la désagrégation...La volonté de pureté est
toujours l'antichambre de l'horreur, la promesse du mal radical. Nuit de
cristal : jamais l'horreur n'aura porté vocable poétique plus
révélateur de ce que Baudelaire aurait appelé : les
feurs du mal.
Dans la tradition juive, les jeunes époux, lors de leur maraige,
cassent un verre de cristal pour rappeler la destruction du temple.
Partout cette nuit du 9 au 10 novembre 1938 en Allemagne, le bris du cristal
et des verres rappela aux juifs leur exil. Oui le temple était bien
détruit, et en cette pointe avancée de la civilisation, dans
ce pays où les juifs pour la première fois depuis l'Espagne
glorieuse avient cru retrouver une patrie, ils se découvraient étrangers
haïs de tous. La nuit de cristal ne signifiait pas seulement la crainte
pour leur intégrité physique, mais l'éclatement de
tout un monde intellectuel et référenciel.
Les livres de Mendelssohn brûlaient dans les flammes tandis que Heinrich
Heine,trop connu pour être effacé d'un coup de baguette magique
des mémoires, devenaient un "auteur inconnu". L'Allemagne
sombrait dans une nuit de cauchemar et le cristal de sa vie artistique et
intellectuelle éclatait en mille morceaux.
On assistait, multipliée par milliers, à la répétition
de l'autodafé du 10 mai 1933, à ses incantations du feu ;
et déjà mouraient quelques individux... Des millions d'autres
allaient suivre.
Qui peut brûler des livres brûlera un jour des hommes.
Gardons-nous de penser que la nuit de cristal serait simplement
un moment, d'aucuns diraient un détail de l'histoire allemande ou
de l'histoire juive.
La nuit de cristal est une leçon pour le monde tout entier, inviter
à s'interroger à accepter l'inacceptable. C'est pourquoi nous
sommes en devoir de rappeler ces évenements à la mémoire
de tous, en les resituant dans une histoire. Parceque les grands évenement
projettent leur ombre au devant d'eux ; on voit quel grand évenement
portait en elle la nuit de cristal.
Cette commémoration ne saurait être simplement un geste rituel.
Il ne s'agit pas non plus de faire peser sur on ne sait qui, une dette perpétuelle.
C'est nous que cet évenement interroge. Il nous invite à l'attention
et à la riguer la plus grande, à la vigilance la plus exacerbée
en matière de racisme, d'antisémitisme, de xénophobie
et tout simplement de refus de l'autre. Il nous faut poursuivre à
chaque époque le combat des Clermont-Tonnerre, Lincoln, Schoelcher,
et autres Cassin ; ne jamais attendre que d'autres le fassent à notre
place ou pour nous.
C'est à chacun de nous qu'incombe l'urgence de livrer le combat pour
le respect de l'autre et la justice la plus grande à son égard.
Souvent nous avons la tentation de croire qu'hier les combats étaient
plus clairs, que l'engagement était plus facile qu'aujourd'hui. Rien
n'est plus faux : il nous faut aiguiser notre regard, pour traquer au quotidien
chaque injustice. Et la moindre défaillance, la moindre inattention
est déjà grosse d'injustice plus lourde à venir.
Lois de Nuremberg de 1933, nuit de cristal de 1938, camps
d'extermination et solution finale de 1943-44. Ces trois étapes du
martyre juif sont rigoureusement liées. D'un dispositif juridique
à la disparition planifiée de million de personnes, en passant
par la destruction des biens, c'est toute l l'histoire des signaux de l'horreur
qui nous est présentée. Lorsque nos pensons à la nuit
de cristal, nous pensons volontiers à 1943-44 et à l'extermination.
Mais c'est plus encore aux signes avant-coureurs des années 20 que
nous devrions penser. "Mein Kampf" était clair sur les
but visés par le dictateur à venir. L'antisémitisme
de Marr faisait des ravages dans tous les milieus. Juifs et goys humanistes
vivaient cette situation omme une donnée climatique, désagréable
certes, mais incontournable.
S'il y a une leçon de l'histoire alors elle ne saurait être
que celle-ci : il ne faut rien concéder à l'intolérance
et à l'exclusion. Tout est grave, tout est important. Le moindre
écart, la moinddre dérive langagière ou comportementale,
porte en germe la catastrophe.
Et aujourd'hui, d'autres textes, d'autres études , d'autres déclaration
reprenant trait pour trait ceux d'alors prétendent qu'ils n'aboutiraent
pas aux mêmes conséquences...C'est aujourd'hui qu'il nous faut
combattre les thuriféraires de la haine. Demain, il sera trop tard.
La nuit de cristal, telle un autodafé géant, annonçait
la disparition de la presque totalité du judaïsme européen.
Qu'elle nous soit le rappel du mot de la bible :"souviens de ce que
t'a fait Amalek lorsque tu étais dans le désert".
Catherine Trautmann
Ministre de la Culture et de la Communication