Yona Dureau: Après l'attentat de la pizzeria Sbarro...

Une fois de plus, Israël est en deuil. Une fois de plus, comme lors de l'attentat meurtrier du marché Ben Yéhuda, il y a quatre ans, comme lors de l'attentat du dolphinarium de Tel Aviv, les rues se vident, le centre ville est désertique dès 5 heures du soir, les lieux publics, le marché, sont comme des lieux morts... Cent blessés selon les sources officielles israèliennes, quinze morts... Le pays hébété a assisté aux enterrements, sur place, ou à la télévision, sans comprendre... Le même sentiment d'impuissance, le sentiment de l'étrangeté des destinées individuelles aussi.
Voilà cet homme de Carmiel, une ville située à l'extrémité nord du pays, exceptionnellement venu à Jérusalem.
Voilà cette femme, qui n'était jamais entrée dans un restaurant de sa vie, et qui venait d'accepter de le faire sur l'invitation de sa belle-fille, parce qu'elle sortait de l'hôpital et venait d'échapper à la mort grâce à une opération difficile. Voilà ce touriste brésilien, entré par hasard pour manger une pizza italienne dans un restaurant fast-food américain en Israël...
A peine deux heures se sont écoulées depuis l'annonce de l'attentat, et le staff américain chargé des relations étrangères du Moyen Orient recommence à tout mettre en oeuvre pour faire pression... sur Israël (!) pour forcer le gouvernement israèlien à accepter de reprendre les négociations sous la pression des attentats, et ce, malgré toutes les conditions préalables définies dans le sacro-saint rapport Mitchell...
Israël en deuil constate simultanement que rien n'a changé dans le monde extérieur, qui, lui, n'est pas ébranlé par les événements, pas plus qu'un tourbillon à Honolulu ne l'ébranle, pas plus que les pluies diluviennes en Thaïlande ne parviennent plus à l'émouvoir...
Le fossé entre l'expérience intérieure d'Israël, la peine, le deuil, la colère, et le rapport du monde extérieur à cette expérience, n'a jamais été ausi grand...
Tout montre en effet au grand jour que les craintes les plus terribles de ces dernières années, les craintes résultant d'accords de paix mettant en danger en Israël, se réalisent un peu plus chaque jour. Et le monde entier persiste à vouloir pousser Israël sur une voie suicidaire...
Le soir de l'attentat, les voies de la gauche plurielle israèlienne se déchaînent, comme une meute, pour condamner la politique de Sharon... On confond sa politique d'élimination avec une tentative de sécurisation maximale du pays contre le attentats, alors qu'il est si évident que ce n'est pas là le but...
Les journalistes israèliens, toujours aussi limités dans leurs réflexions, posent les questions les plus stupides à tous les responsables: "Que va-t-il se passer? Que va-t-on faire? Comment Israël va-t-il réagir?" Raphaël Eitan leur fait aimablement remarquer la première des évidences, c'est-à-dire qu'on les entend à Gaza, et que la réponse elle aussi sera entendue...
Le sheikh abdullah al sumah, interviewé par des journalistes, déclare que cet attentat n'est pas différent de la politique meurtrière de Sharon, qui assassine les Palestiniens. Aucun journaliste n'a le courage de lui répondre que ce sont des chefs militaires que les attaques israèliennes ont éliminé, et que ces attaques sont dans une logique militaire, visant des militaires, théoriquement prêts à assumer ce rôle puisqu'ils ont choisi de porter le conflit contre l'ennemi. Quelle comparaison avec des clients d'une pizzeria?
Le lendemain, on interviewe encore Hosni Mubarak, qui parle bien, même très bien. Pas de doute sur son charisme. Mais encore personne pour lui répondre lorsqu'il traite Israël de paranoïaque sur la question des risque d'une guerre générale du Moyen Orient. "Milhama kolelet?! aïn milhama kolelet?!" traduit-on sans sourciller: "une guerre générale?! il n'y a (pas de risque) de guerre générale!." Personne ne lui rappelle l'accord offensif contre Israël signé par l'Egypte avec l'Iran, L'irak et la Syrie en 1996 et 1997, auquel s'est joint l'Autorité palestinienne... Il est vrai que l'information du rapport Saxton venait des sources arabes...
Et on remercie Monsieur le président Moubarak pour avoir accepté d'interrompre ses vacances pour cet interview.
Dans la confusion générale, dans ce cafouillage médiatique international, et dans la discorde israèlienne, un seul, Sharon, reste silencieux, ordonne la réunion de son cabinet, puis, contre l'attente de tous, décide de ne pas répondre au sang par le sang, mais par deux actes symboliques: un drapeau sur Orient House, la souveraineté d'Israël promise sur Jérusalem promise par les accords d'Oslo réétablie, une destruction d'un bâtiment de la force 17, censée participer à la protection d'Israël, et ayant installé un Q.G. contre tout accord signé en ce lieu sous contrôle israëlien, sans pour autant participer à la protection d'Israël, mais prêtant main forte aux terroristes...
Et personne ne dénonce les armes découvertes à Orient House, dont des explosifs, prêts à servir les premiers kamikazes venus "visiter ce haut lieu de la diplomatie palestinienne"... Et personne ne commente l'arrestation presque imédiate par Arafat ébranlé, d'un autre kamikaze, du Jihad Islamique, qu'il prétendait il y a peu ne pouvoir contrôler...
On croit rêver... On ne rêve pas. C'est le même cauchemard qui continue, au risque de rendre tous les Israèliens paranoïaques...
Le seul espoir vient d'un gouvernement, qui contre toute critique, s'avère mesuré, réfléchi, à l'écart des médias, et qui commence à faire appliquer des accords qu'on avait bien signés, mais dont on tolérait que les Palestiniens ne les respectent pas: combien de "ministères" (misradim) les Palestiniens avaient ils ouvert à Jérusalem, en contradiction avec les accords d'Oslo, et sans que le gouvernement de Peres et Rabin n'aient osé dire quoi que ce soit, de peur de faire sombrer la totalité des accords? Plus personne n'osait espérer qu'on arrive à revenir sur ces acquis de facto contre tout accord. Plus personne... Et l'image géante de Faisal Husseini, l'agent organisateur de la seconde intifadah, qui l'annonçait depuis 1995, flottait sur Orient House, provocation évidente depuis le jour de sa mort... Aujourd'hui, le drapeau israëlien flotte sur Orient House et on parle de provocation: faut-il entendre que le monde entier ne lit dans les accords d'Oslo que les points favorisant les Palestiniens? Depuis quand Jérusalem n'est-elle plus israèlienne?
La situation est d'une telle absurdité qu'il serait temps de remettre les pendules à l'heure et de considérer les faits, rationellement. Israël a conclu des accords, et entend les faire respecter, comme il entend protéger sa population. Accuser Israël de briser ces accords précisément au moment où ce sont ces accords sont appliqués ne relève plus du paradoxe mais de la mauvaise foi et de la désinformation.