40 % DU BUDGET SE SONT "EVAPORES"

 

Arafat en audit
 
Dictature policiere, gestion "patrimoniale", detournement de l'aide internationale : le bilan accablant de trois annees d'autonomie palestinienne.
 
par Steve Rodan
 
Seize ministres des Territoires palestiniens autonomes, sur un total de dix-huit, ont remis leur demission a Yasser Arafat le 4 aout 1997. Ils ont ete mis en cause par un audit interne de l'Autorite palestinienne, publie le 21 juillet. Selon ce document, 326 millions de dollars - plus de 40 % du budget des Territoires - auraient ete "gaspilles" ou dilapides" en 1996, sinon meme purement et simplement detournes par les ministres ou hauts fonctionnaires qui en avaient la charge.
 
"Les comptes officiels de certains ministeres ont ete ouverts au nom du ministre titulaire, sans que le ministere des Finances en ait ete informe, note le rapport... Des dons et des aides de l'etranger ont ete verses sur ces comptes sans etre enregistres dans les budgets ministeriels".
 
Des constatations accablantes. Mais qui seraient elles-memes, selon de nombreux observateurs palestiniens ou etrangers, bien en deca de la realite. Dans une opinion publiee le 23 juin 1997 par le Washington Post, l'ecrivain palestinien Fawaz Turki decrivait le regime en place en Cisjordanie et a Gaza comme "la dissolution de toute societe civile, de toutes normes civilisees, de tout espoir". Tandis que dans le Guardian du 27 juillet 1997, le journaliste britannique David Hirst, specialiste de la question palestinienne, le definissait comme un "edifice branlant de nepotisme, de racket et d'extortion".
 
L'Autorite palestinienne controle actuellement la quasi-totalite des agglomerations palestiniennnes de Cisjordanie et de Gaza : une population de 2 millions d'ames, avec un PNB qui se situerait, selon la Banque mondiale, aux environs de 3 milliards de dollars. D'importantes disparites existent entre les deux zones palestiniennes : en 1992, le revenu par habitant etait de 2500 dollars en Cisjordanie et de moins de 1200 dollars a Gaza ; en 1997, le revenu par habitant serait reste a peu pres le meme en Cisjordanie mais aurait baisse de pres de 40 % a Gaza.
 
Sur le papier, la Palestine autonome creee en 1993 par les accords d'Oslo et mise en place a partir de 1994 dispose d'institutions democratiques : un Conseil legislatif elu en janvier 1996, un president elu par ce Conseil, un gouvernement designe par le president, une Cour supreme, des tribunaux, des conseils municipaux. En fait, tous les pouvoirs sont concentres entre les mains de Yasser Arafat, qui est a la fois le president de la Palestine autonome et le chef de l'OLP, le mouvement national palestinien. Installe par les Israeliens a la tete de la Cisjordanie et de Gaza, en vertu des accords d'Oslo, ce dernier gouverne par la force et par l'argent, les deux etant d'ailleurs lies.
 
La force, ce sont pres de 40 000 gendarmes et agents secrets recrutes a l'etranger et ne dependant que de lui seul : ce qui ferait de la Palestine autonome, observe Fawaz Turki, "le pays dote du plus grand nombre de policiers par habitant". Selon les organisations des droits de l'homme, quartorze personnes au moins sont decedees sous la torture dans les prisons palestiniennes depuis 1994 ; un nombre plus eleve encore de personnes ont "disparu" ou ete sommairement executees.
 
L'argent, c'est celui de la societe Al-Bahr ("La Mer"), le holding preside par Suha Arafat, l'epouse du president. Cree en 1995, Al-Bahr controle directement ou directement toute l'economie des Territoires autonomes, des BTP a l'hotellerie, de la publicite a l'edition et de l'informatique aux loisirs. Une entreprise qui refuserait de le prendre pour partenaire ou associe se verrait refuser l'attribution ou le renouvellement de la "licence" : le permis, institue par le pouvoir autonome palestinien des 1994, necessaire a toute activite industrielle ou commerciale.
 
- Al-Bahr porte vraiment bien son nom, dit-on a Gaza. Elle a recouvert la Palestine de ses flots.
 
Le capital initial d'Al-Bahr a lui-meme ete preleve sur le "tresor de la revolution" : entre 7 et 12 milliards de dollars (deux a quatre fois le PNB de la Cisjordanie et de Gaza), amasses pendant une trentaine d'annees par des moyens divers, allant du meilleur (des placements judicieux) au pire (l'"impot revolutionnaire" leve sur les refugies palestiniens, le chantage au terrorisme, des pillages et des trafics divers, notamment au Liban entre 1975 et 1982).
 
Cette fortune colossale est deposee a travers le monde sous la signature personnelle d'Arafat. A la veille des accords d'Oslo, le chef de l'OLP l'utilisait pour payer directement ses 100 000 combattants et permanents politiques : en prenant soin de ne jamais laisser a un bureau ou a une unite de l'OLP plus d'un mois d'avance en tresorerie. Depuis la mise en place des Territoires autonomes, Arafat tend a reserver le "tresor" pour les investissements a long terme et a recourir a une autre source de financement pour ses depenses politiques et militaires : l'aide internationale.
 
Trente-quatre pays et quatre organisations internationales se sont engages des 1994 a verser pres de 2,4 milliards de dollars a l'Autorite palestinienne sur quatre ans, entre 1994 et 1998, soit au titre de l'aide au peuple palestinien, soit pour soutenir le processus de paix au Proche-Orient. En 1996, lors de la conference de Paris sur l'aide internationale a la Palestine, 865 millions de dollars supplementaires ont ete debloques. En outre, Israel accorde des facilites de tresorerie pouvant atteindre, selon certaines estimations, 500 millions de dollars par an.
 
Tant pour renforcer la mainmise d'Al-Bahr sur l'economie palestinienne que pour redistribuer l'aide internationale a sa convenance, Arafat a eu interet au delabrement et a la desagregation de toute comptabilite nationale et de toute fiscalite rgeuliere dans les Territoires. Cet effondrement a favorise, a son tour, une corruption a grande echelle. Si Arafat passe pour mener personnellement un train de vie assez austere, il n'en va pas de meme, en effet, du reste de l'Establishment palestinien : ceux qu'on surnomme les "Tunisiens" parce qu'ils vivaient avant 1994 a Tunis, la ville ou l'OLP s'etait repliee apres les operations israeliennes sur Beyrouth en 1982.
 
Des fortunes tapageuses ont ete edifiees en trois ans, alors meme que le niveau de vie des Palestiniens stagnait ou declinait. Le cas d'Abou Mazen, l'un des "architectes" des accords d'Oslo, est souvent cite : la residence qu'il s'est fait batir a Gaza, dans un style "croise" du plus bel effet, mi-oriental, mi-gothique, est evaluee a plus de 2 millions de dollars. Autre parrain du processus de paix, Nabil Shaath s'est approprie, avec le soutien d'Al-Bahr, la jeune industrie informatique palestinienne. Lors de son recent remarriage, il n'a pas donne moins de quatre receptions : a Gaza, au Caire, a Orient House, le siege officieux des institutions palestiniennes a Jerusalem-Est, et enfin a l'Hotel Ambassador, immeuble "prive" de Jerusalem ou il pouvait accueillir en toute tranquillite ses amis israeliens.
 
Le systeme Arafat a atteint actuellement ses limites. 2 milliards de dollars d'aide internationale, sur les 3,2 milliards promis, n'ont pas ete verses ou sont "geles" jusqu'a ce que l'Autorite palestinienne apporte des garanties sur l'emploi qui en sera fait. Un donateur tel que la Norvege, qui s'est engage pour la somme tout-a-fait considerable de 100 millions de dollars, a ete choque de decouvrir, par exemple, que des fonds destines a des projets agricoles avaient "disparu". La Grande-Bretagne n'a pas apprecie qu'une partie de son aide soit affectee, sans qu'elle le sache, a la police politique d'Arafat, le Mukhabarat Siri. D'autres donateurs, comme les Etats-Unis et Israel, sont moins exigeants en matiere purement financiere, mais intraitables en ce qui concerne les contreparties politiques attendues de l'Autorite palestinienne : l'arret total du terrorisme ou la renonciation a une rethorique de djihad anti-israelien et anti-occidental.
 
L'opinion palestinienne, quant a elle, est en train de glisser du desenchantement a la fronde. Une evolution que les mesures repressives prises a l'encontre d'intellectuels celebres a le suite de leurs critiques - l'interdiction de parole signifiee au philosophe americano-palestinien Edward Said, l'arrestation du journaliste Daoud Kuttab - n'ont fait qu'accelerer. Dans son article du Washington Post, Fawaz Turki n'hesite plus, par exemple, a s'en prendre personnellement a "Yasser Arafat, cet homme aux origines incertaines qui n'a pas lu une demi-douzaine de livres decents de sa vie ni exerce la moindre profession honnete".
 
C'est en partie pour desserrer cette double pression qu'Arafat a fait realiser l'audit de l'Autorite palestinienne. Une "transparence" homeopathique, en quelque sorte.
 
(c) Valeurs Actuelles, 1997
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