Yona Dureau pour Alliance

Lobbies? Esprit de Communautés, Esprit d'exil

 
Les affres vécus actuellement par Israël nous amènent à prendre quelques moments de réflexion. Après avoir été le premier pays à vaincre militairement ses voisins pour leur rétrocéder ensuite du terrain, voici que ce pays évoque -et même si le sujet en reste au niveau de l'évocation pure, la question mérite d'être considérée- la partition de sa capitale, après avoir accédé à la demande de son interlocuteur de procéder à la partition de son propre état.

Nous ne considérerons pas ici les conséquences possibles de ces partitions successives, ni même leur justification ou absence de justification éthique, morale, ou stratégique. Tout cela constitue un sujet en soi, et mérite de voir déployés tous les arguments des partisants, comme des opposants du projet. Nous évoquerons ici seulement un certain nombre de faits qui attirent notre attention.
 
A la tête de cet état se trouvent un certain nombre d'élus, siégeant pour certains à la knesset, et à la maison du président. Ces élus prêts à toutes les concessions pour la paix ont refusé il y a déjà cinq ans de procéder à un vote de la knesset sur pétition publique, de réviser le système de représentation proportionelle afin de rendre la majorité parlementaire plus stable, et visant à modifier la fonction du président en lui confiant des fonctions proches du président français. Le tout a été confié à l'étude d'une commission sans être voté, ce qui est la meilleure manière d'enterrer une révision constitutionelle, et on n'entendit plus parler de révision constitutionelle.
 
Il est difficile de savoir en l'état actuel des choses, alors que le président de l'Etat d'Israël est mis en examen par la police, si une telle révision confiant plus de pouvoir au président aurait été bénéfique. L'aspect qui nous intéresse le plus dans cette question est l'unanimité de parlementaires par ailleurs fort désunis, pour rejeter en bloc une motion touchant à leurs pouvoirs.
 
A la tête de cet état se trouvent deux cent familles détenant une part excessive du produit national brut, de sorte que tous les chiffres d'expansion d'Israël annoncés fiérement par les médias ne signifient rien pour la masse de la population, sinon que l'écart les séparant de cette élite a encore grandi.

Ces deux cent familles réapparaissent au sein des institutions universitaires, étatiques, et médiatiques, comme par l'enchantement de leur dotation génétique qui leur permettrait de se hisser intellectuellement au-dessus des autres. Changer de majorité, vous ne changerez rien à leur situation, ni à leur emprise sur l'information.
 
Si enfin vous posez la question historique de la question des territoires occupés par Israël après une guerre éprouvante, si vous vous demandez pourquoi une rétrocession, actuellement effective, n'avait pas été prévue auparavant, on vous répondra que ces territoires avaient fourni aux entrepreneurs de travaux la main d'oeuvre à bon marché que réclame actuellement tout économie moderne.

Toute économie moderne ne peut actuellement se battre sur le marché international en payant les charges sociales de tous ses employés.
Toute économie moderne est contrainte d'employer une population "au noir", à laquelle un salaire est versé, mais non des charges sociales. Constatons au passage que toute chose se paie un jour, et qu'Israël a été amené par les accords d'Oslo à payer des fonds de pension à ces travailleurs, et abordons ainsi l'essentiel du problème: celui de la pression exercée par les entrepreneurs de travaux, ayant abouti à une absence de décision rapide à un moment crucial de l'histoire d'Israël, afin de leur préserver une main-d'oeuvre à bon marché, et des profits certains.
 
Constatez enfin que les acoords d'Oslo ont eu pour conséquences, entres autres choses, la ruine des ouvriers du textile israëlien, parce que les grands patrons, ont poussé les accords économiques pour procéder à une décentralisation de leurs usines vers la Jordanie pour s'enrichir un peu plus.
 
Ce tableau n'est ni plus noir ni plus optimiste que la situation des autres pays du monde si ce n'est sur un point, que tous ces aspects dénoncent: Israël vit encore dans un système de lobbies sauvages imposant des décisions politiques lourdes de conséquences à une majorité, que ces décisions aient une base économique ou politique.
 
Au sein de la knesset, le même esprit groupusculaire règne en maître. Que survienne une dissenssion, et il y a pression, cission, menace.
Les injures intraduisibles fusant dans l'hémicycle israëlien ont depuis longtemps fait sa célébrité.
On est loin de la chambre des représentants anglais ponctuant les accords de "hear, hear", et les désaccords de "shame, shame". Ce qui peut faire sourire, éveiller un instant un peu de tendresse complice, "ça, c'est Israël...", est aussi alarmant, car cet état d'esprit où tout respect de l'autre au sein des institutions a fini par rendre un écho pervers dans toute le population.

Tout peuple a les institutions qu'il mérite, dit-on, mais il est insuffisant de considérer que ces institutions soient l'émanation de la nation seulement:
ces institutions informent, c'est-à-dire forment de l'intérieur l'esprit d'une nation. Les membres de la knesset ne font pas que ressembler à des poissoniers et des marchands du shouk dans leurs diatribes, ils éduquent le peuple à marchander sans vergogne, à louvoyer, à jouer un jeu de force et à écraser son adversaire si cela est possible.
Constat amer. Peu nous importe ici de faire l'étalage des défauts des autres nations, de la pourriture du système parlementaire palestinien qui ne vaut guère mieux, des affaires sapant la moralité du système français.

L'esprit communautaire : un lourd héritage
Ce qui nous paraissait essentiel dans cet article, était de mettre en évidence un héritage lourd, dont l'Etat d'Israël ne s'est pas débarassé: l'exil et la communauté. La particularité singulière de toutes les difficultés actuelles de cet état consiste en un esprit de minorité se défendant d'une majorité, en un mot des moyens de défense et des réflexes d'une communauté en exil. Point d'esprit national, mais un esprit de groupuscule, que ce soit à la knesset, dans les affaires, ou dans le domaine de religion. Pour parodier Kennedy, on ne se demande pas ce que l'on peut faire pour l'état, mais ce que l'état peut faire pour son intérêt personnel, pour son groupe. On manigance sans vergogne, jusqu'au plus haut niveau. On traite l'autre comme une source de profit, et, pour citer Kant, non pas comme un but, mais comme un moyen.
Pourtant, l'autre est juif. Peu importe qu'il soit de gauche, de droite, religieux, ou laïc, hyppie ou yuppie. Il faudrait revenir à une vision claire des choses et considérer un instant que la fondation de cet état a eu pour but la réunion de tous les Juifs, et non leur auto-destruction. Il faudrait quitter un instant les oeillères de nos vies personelles et individuelles, pour tenter d'entrevoir un avenir ensemble. Il faudrait que la question ne soit plus que doit-on faire maintenant dans l'intérêt de mon groupe, mais que puis-je faire pour l'intérêt de tous.
Et cette question essentielle se décline à tous les modes. Que les partisans d'un état laïc se rappellent un instant l'idéologie socialiste qui a fondé ce pays. Que les plus religieux se rappellent le sens de l'appel essentiel du credo juif, "shéma ISRAEL, Hashem ELOKEINOU, Hashem ERAD", adressé à tout le peuple, au nom d'un seul Dieu. Que les financiers se rappellent, avant leur portefeuille, que leurs valeurs en bourse représentent des êtres humains qui sont leurs frères, et leur patrie, et qu'à force de jouer le jeu de la mondialisation, ils pourraient bien voir leur sort semblable à celui de riches familles à qui l'état, même en France, -demandez à Rotschild- même dans un pays démocratique, n'a pas craint de prélever par autorité des propriétés à toutes les périodes de l'histoire: c'est aussi pour les préserver de ce sort que l'état d'Israël fut créé. L'État n'est pas une source de profits ou de pouvoirs à dévorer. L'Etat d'Israël est le seul groupe auquel il nous faut aujourd'hui appartenir, le seul groupe à maintenir et à défendre, au-delà de nos divergences, le seul groupe dans lequel notre identité pourra se définir positivement, et non contre une autre identité.