Une histoire d’enlèvement d’enfant, ça n’intéresse personne.

 

 C’est l’histoire d’une mère arabe israèlienne dont l’ex-mari palestinien  incarcéré en Israël a tout de même réussi à faire enlever son fils âgé de 7 mois par son frère.
 Cette histoire dont aucun média ne veut parler pourtant,  révèle, on ne peut mieux ,les forces de pouvoir contradictoires qui agissent sur le terrain ainsi que  la volonté de l’autorité palestinienne de ne pas coopérer avec les services israéliens, même pour un drame humain.

Suzie et son fils H’arab, quelques semaines avant son enlèvement par son oncle Mohamed.

 

 

Suzie est une jeune Arabe israèlienne âgée de vingt ans. Il y a un peu plus d’un an, elle rencontre à la  bibliothèque un jeune homme dont elle tombe éperdument amoureuse. Il est Palestinien. Il est aujourd’hui reconnu que beaucoup de jeunes Palestiniens tentent de rencontrer de jeunes Arabes israèliennes pour les épouser et exiger ensuite une carte d’identité israèlienne au nom de la loi sur la réunion des familles. Mais Aïman est beau, et très vite, Suzie l’épouse, bien qu’il ne lui réserve qu’une place de seconde épouse, étant déjà marié. Au bout de quelques mois, le beau rêve s’écroule. Dans ce couple que rapprochait la langue, tout semble bientôt être une cause de discorde. Suzie réalise qu’on peut être de deux mondes très différents tout en parlant la même langue. Elle décide d’entamer une procédure de divorce. Comme la procédure religieuse est très longue, elle opte pour le divorce civil, à l’instar de la plupart des Arabes israèliens qui divorcent, le divorce religieux enterrinant souvent plusieurs mois plus tard le divorce civil. Trois mois se sont déjà écoulés depuis leur séparation .
 Suzie a obtenu du juge arabe israèlien la garde de son fils, qui a tout juste 7 mois au moment de la séparation.

 

 

Aïman, entre-temps, a pris des positions politiques contre Israël.
Tsahal, ayant trouvé des armes chez lui, l’incarcère à Nazareth.
De sa prison, où, comme dans toutes les prisons du monde, on trouve parfois des arrangements avec la loi, Aïman appelle Suzie,d’un téléphone portable, à plusieurs reprises, et la menace.
Suzie s’adresse alors à la prison israèlienne, et leur demande de retirer le portable en possession de son ex-époux. Rien n’y fait. Il garde son portable, et appelle Suzie tous les jours, la harcelant de menaces et d’injures.

Il décide un jour de commanditer l’enlèvement de son fils en se servant de ce même téléphone portable.

Il joint son frère, Mohamed, et lui suggère un plan que celui-ci va mettre à éxécution.

Les grands-parents appellent Suzie, et invoquant leur droit de visite, lui demande de leur laisser le petit H’arab quelques heures, car, disent-ils « ils se languissent du petit garçon qu’ils n’ont pas vu depuis déjà trois mois ».

Suzie se laisse attendrir, et de toute façon les grands parents ayant un droit de visite, elle se voit contrainte de prendre en compte leur requête. Suzie part pour Ramalah, convient de faire quelques courses et de reprendre son fils au retour. Lorsqu’elle revient, H’arab a disparu. Les grands-parents sont sortis, et lorsqu’elle joint sa belle-mère sur son portable, celle-ci lui déclare que Mohamed est venu sur l’ordre de son frère emporter l’enfant.

Suzie est effondrée. Elle se rend immédiatement au poste de police de Ramalah, où le sergent chef Abu Slah lui répond de le rappeller le soir, puis, lorsqu’elle appelle le même soir, lui déclare qu’il ne lui parlera le lendemain, répétant son petit jeu tous les jours sans que rien ne soit tenté pour retrouver l’enfant.

Suzie se rend alors à la D.C.O. du côté israèlien, l’organe de coordination des affaires de sécurité israèlo-palestinien. Mais les Israèliens sont peu sensibles au cas d’une jeune Arabe, qui a de plus commis le mauvais choix ,consistant à épouser, même brièvement, un Palestinien. Ils la renvoient aux services de la sécurité intérieure palestinienne, le ministre Mohamad Dahlan alors en charge pour le gouvernement de Abou Mazen.

Suzie s’effondre un peu plus. Comment parviendra-t-elle, elle une jeune femme sans aucun pouvoir, à oser même appeler au téléphone un ministre ?

Un de ses amis lui recommande alors de venir me voir, en pensant que la présence d’une journaliste exercera une pression convaincante sur l’Autorité Palestinienne, qui n’aime pas la mauvaise publicité.


Lorsque je reçois Suzie et que j’entends son drame, lorsque je vois pleurer cette jeune femme désarmée et isolée, je suis bien entendue à peu près sûre que d’une seule chose,de ma propre impuissance à pouvoir changer son destin. Je décide malgré tout, de tout tenter pour ne pas la laisser isolée, désespérée dans cet isolement autant que de la perte de son bébé.

J’imagine quelques instants l’adresse que je devrais utiliser, le ton à prendre, puis je prends mon téléphone, et tendue à mon tour, j’appelle Mohamad Dahlan. Je ne suis pas plus importante à ses yeux que Suzie, mais au fond, il m’est sans doute plus facile de défendre le cas de Suzie qu’ elle même. Je me présente. J’invoque la compassion vis-à-vis du cas de cette jeune femme, vis-à-vis de qui je n’ai pas plus de lien qu’eux-mêmes, ces fonctionnaires d’un ministère. J’invoque aussi le fait qu’il vaudrait mieux pour cet enfant qu’il soit rapidement retrouver, car il est à un âge où un enfant séparé de sa mère, et privé de relation affective — il n’est plus avec ses grands-parents— développe des formes grave d’hospitalisme.
J’invoque comme dernier argument que je n’écrirai rien pour l’instant, que je ne préviendrais pas les télévisions européennes, mais que j’attends du côté palestinien de résoudre dans le même apolitisme ce problème humain…

 

Leila, à gauche, en présence d’une représentante israèlienne au Sommet des femmes et leaders religieux pour la paix, Genève octobre 2002

 

On me passe alors au téléphone une jeune femme, dont je reconnais immédiatement la voix, car je l’ai rencontrée, à Genève, dans une conférence internationale des femmes pour la paix. Elle représentait l’Autorité Palestinienne, et je représentais Israël. Je lui dis son nom, suit on silence de stupeur : « Comment connaissez-vous mon nom ? » « Nous nous sommes rencontrées à Genève, au sommet pour la paix…  Eh bien nous allons voir si nous pouvons agir de concert pour résoudre un problème humain, sans le politiser ! … »

Leila, c’est son prénom, une fois la surprise passée, aquiesce aux termes étranges de ce marché. Dès la fin du premier après-midi, elle me tient au courant de ses démarches… « J’ai appellé sur le portable d’Abu Salah, mais ce n’est pas facile… le ministre m’a donnée les pleins pouvoirs en cette affaire, mais c’est un monde d’hommes… Tu sais, ici, ils n’ont pas l’habitude de recevoir des ordres d’une femme… Enfin je vais tout faire pour résoudre ce problème… j’appelle Suzie… »

Le lendemain, Leila n’a toujours pas pû retrouver H’arab. Elle m’annonce que les choses sont plus compliquées, et qu’elle doit se rendre elle même à Ramalah, parler en tête à tête avec le chef de la police, avec la famille du kidnappeur, et tenter de résoudre les choses à l’amiable.

Le troisième jour, Leila m’appelle… « Je vais te faire une confidence… Nous (l’Autorité Palestinienne) avons un bureau à Ramalah, nous avons un titre, un nom, mais nous n’avons pas de pouvoir ! Il faut que je procède par conciliation ! La police, c’est Jibril Rajoub qui la contrôlait, et maintenant, il n’est plus au gouvernement, alors à part Arafat !… » Petit à petit, Leila dévoile un système de pouvoirs concommittants et concurents, que seul Arafat contrôle, ( j’ajouterais, grâce à l’ argent des différents services qui transitent tous par lui  et uniquement par lui).

Plusieurs jours s’écoulent, et Leila se bat, en vain. Elle découvre enfin que la police, proche de la grande famille du mari de Suzie, ne veut pas arrêter Mohamed, le kidnappeur, qui circule librement en voiture à Ramalah, les baffles de sa radio hurlant de la musique, qui déclare quant à lui qu’il est roi à Ramalah et que personne ne l’arrêtera. Puis Leila explique, au bout de deux semaines de vaines tentatives, que la police, en définitive, ne veut pas arrêter Mohamaed, le frère d’Aïman, bien qu’ils aient la preuve de sa culpabilité, parce que Mohamed est recherché par les forces israèliennes, et que s’ils l’arrêtent pour un enlèvement, Ils seront contraints de le livrer à Israèl, ce qu’ils ne veulent absolument pas faire… La politique a encore rejoint le drame individuel…

Suzie, a tout tenté, s’est engagée,vis –à-vis de sa belle-famille à ne pas sortir du pays avec son fils sans leur autorisation, qui a respecté la loi sous toutes ses formes, et qui, chaque soir, attend les appels de tous ces services, en vain, et qui, chaque nuit, pleure parce que son fils lui manque.

Suzie à bout de force décide d’agir en enlevant elle aussi l’enfant d’une voisine dans l’espoir de pouvoir faire un échange avec le sien.

Au bout de trois semaines, Suzie décide d’agir. Elle se rend à Ramalah, décidée à retrouver son fils, seule. Sa belle-mère lui donne un rendez-vous et prétend lui ramener son fils… Et voilà qu’elle lui amène le fils de sa voisine, âgé de six ans ! Suzie est furieuse. Elle comprend qu’on se moque délibérément d’elle. Elle annonce que puisque c’est ainsi, elle emportera cet enfant jusqu’à ce qu’on lui rende son propre fils… Le petit garçon de six ans, qui est très calme et qui ne comprend pas trop ce qui se passe vient volontiers avec elle, comme pour un nouveau jeu. Suzie l’interroge en lui montrant des photos de son fils : « Tu as déjà vu ce petit garçon ? » « Bien-sûr, je joue tous les jours avec lui, il est chez nous ! » Suzie est abasourdie : « Tu es sûr ?décris le moi » « Il ne parle pas beaucoup. Il commence à marcher, et il répète seulement ‘maman ‘ ».

Suzie est persuadée que c’est là son fils. Effectivement il ne sait que quelques mots, il titube encore quand il marche, c‘est bien Hah’ab ! 

La D.C.O. apprend très vite que Suzie a enlevé un enfant à son tour. Les Israèliens ne plaisantent pas avec ce qui relève de leur juridiction. Ils arrêtent Suzie et sa sœur, alors que le petit garçon est caché dans leur famille. On convient alors d’un accord. Le côté palestinien arrêtera la voisine, et Suzie sera relâchée lorsqu’elle aura rendu l’enfant kiddnappé. Malheureusement Suzie, qui a obéit, est bien relâchée, mais on ne lui rend pas son propre fils, car la voisine de sa belle-famille a été relâchée du côté palestinien dès que Suzie a rendu l’enfant.

Un mois s’est écoulé depuis que Suzie a perdu son fils, qu’il lui a été enlevé. Presque deux à présent. CNN, la BBC, France2 Télévision m’ont répondu que les sujets des femmes/Arabes-Israèliennes et les histoires d’enfants enlevés n’intéressaient personne dans ce conflit. Finalement, on ne filme les droits des femmes ou des enfants qu’une fois par an, lors des congrès qui en débattent. En dehors de cela, qui s’intéresse encore à ces histoires d’un autre âge…
Yona Dureau