Yona Dureau: la situation des services sociaux nationaux israëliens à Jérusalem Est

A la suite de l'interview de Rafii, Arabe israëlien, il nous a paru nécessaire de vérifier certains points de son témoignage, non pas pour remettre fondamentalement en cause sa sincérité, mais pour tout simplement confronter sa perception de la réalité avec la notre, et avec d'autres points de vue.
Le Ministère de la Sécurité sociale, interrogé par nos soins sur la raison pour laquelle le bureau de Jérusalem Est ne répondait jamais au téléphone nous donna la réponse suivante:


"Cette situation n'est pas propre à Jérusalem Est. Nous pouvons vous citer de mémoire une dizaine de moshavims juifs dans tout Israël souffrant de la même situation. Nous manquons énormément de personnel, et il n'y a tout simplement pas assez de personnel pour répondre au téléphone, et s'occuper des dossiers. Les jours de réception du public, les bureaux sont pris d'assaut, et nous ne pouvons pas répondre au téléphone, et les jours où les bureaux sont fermés au public, nous traitons les dossiers, qui, sinon, n'avancent pas. Vous pouvez toujours laisser des messages, qui sont régulièrement consultés, mais nous ne pouvons pas répondre à des questions, qui supposent une consultation de chaque dossier avant de répondre."
Après ce témoignage du Ministère de la Sécurité sociale, nous sommes allés sur place, à Jérusalem Est, pour considérer de visu la situation du Ministère de l'Intérieur, qui, selon Rafii, constituait un phénomène scandaleux en soi.
Scandaleux parce que la queue des personnes attendant leur tour est si longue qu'il faut attendre en moyenne quatre heures, sous le soleil, pour pouvoir seulement entrer dans la salle d'attente à l'intérieur, et attendre près d'une heure, à l'intérieur, au minimum, avant de pouvoir voir son cas être traité par le personnel.
Mes études d'anthropologie m'ont toujours enseigné qu'il faut vivre la situation des autres pour la comprendre.
J'ai donc un dossier-prétexte entre les mains, un dossier bloqué depuis 6 ans...
Jérusalem Est, Lundi après midi. Il est 13h30 lorsque j'arrive au bureau local du Ministère de l'Intérieur.
Effectivement, je constate qu'une longue queue de personnes attend devant l'entrée gardée du bureau du Ministère de l'Intérieur.
Il y a un an, ce bureau a été le lieu d'une attaque sanglante palestinienne. Les deux gardiens sont morts mitraillés.
Depuis, les gardiens sont protégés par des gilets pare-balles, mais l'entrée même du bureau a été transformée, se présentant comme une entrée de prison sous haute surveillance. Une grille épaisse entoure un corridor d'entrée terminé par une porte tournante d'acier actionnée de l'intérieur par le gardien d'un côté, et par une autre porte semblable de sortie de l'autre côté.
La vision de cette entrée est sinistre, mais elle doit être aussi pénible pour ceux qui y travaillent quotidiennement, enfermés derrière des barreaux, au point que la situation se renverse: de protectrice, la grille devient un enfermement générateur d'angoisse, à n'en pas douter.
Je rejoins la queue après quelques photos sous le regard suspicieux du gardien. J'ai pû constater effectivement que celui-ci introduisait des personnes par la porte de gauche, porte de sortie, en leur évitant de faire la queue. Impossible de savoir si, comme le prétend Rafii, ces personnes l'ont payé pour cette faveur, mais il est vrai qu'ils n'ont aucun papier en moins qui pourrait laisser penser qu'ils sont déjà venus et qu'ils ont attendus, et qu'on leur permet à présent d'entrer pour ne faire que compléter un dossier par un dernier document...

Dans la queue, aucun Juif israëlien, naturellement. On me regarde avec surprise, mais sans hostilité. Si je dois moi aussi subir l'attente pénible, je suis en quelque sorte dans le même bateau. Un vieil homme, qui m'a vue prendre des photos, me supplie de parler en sa faveur au gardien, pensant que j'aurais plus de chance que lui de convaincre le gardien. Il a été opéré du coeur il y a moins d'un mois. Il lui est interdit de rester debout, et voilà plus de deux heures qu'il attend sous le soleil, effectivement debout. Je comprends ce qu'il dit, mais je suis incapable de parler en arabe. J'appelle Rafii à la rescousse. Il lui explique que je n'ai pas d'autorité particulière, mais que nous allons essayer de faire quelque chose. Je crains que la foule qui attend ne pense que je cherche à doubler, et je demande à Rafii d'expliquer que je reviendrai prendre ma place.
Le gardien déstabilisé par mes photos accepte d'écouter notre demande de clémence. Il décide de laisser entrer le vieil homme, qui lui présente les certificats médicaux, qu'il a déjà montré, mais qu'on n'a pas daigné regarder, tout à l'heure. Je retourne prendre ma place dans la queue, et on m'explique alors très gentiment que je ne devrais pas être là, mais dans une autre queue, à gauche, pour les femmes. Là aussi, un autre préjugé tombe.
Les Arabes de la vieille ville sont réputés pour leur machisme, et il est connu qu'il est très mal vu de se promener à Jérusalem Est en T-shirt à manches trop courtes, car c'est un signe de légèreté sexuelle. Mais là, aucun manque de respect, aucun mépris. Au contraire, puisque l'attente des femmes est très courte, et que seules cinq d'entre elles attendent devant une autre porte que je n'avais pas remarquée.

En fait, j'ai pris pour prétexte de mon expérience un cas social, qui, d'après la loi israëlienne, devrait trouver une rapide solution, mais qui traîne. Un père d'une famille palestinienne qui à présent est entièrement israëlienne, et à qui on n'accorde pas la carte d'identité israèlienne depuis 6 ans, malgré une vérification de sécurité positive, malgré la loi de "réunification des familles" qui lui donne droit à une carte israëlienne orange, avant d'avoir une carte permanente deux ans plus tard.
Les Israèliens se gaussent de voir le nombre de Palestiniens réclamant des cartes d'identité israèliennes. Il est vrai que depuis que se précise la possibilité de la création d'un Etat palestinien, nombreux sont ceux qui se précipitent pour ne pas en dépendre, alors que depuis des années, ils vivaient dans un no man's land légal, avec un numéro d'identité des shtarim (territoires) donné par Israël, mais qui ne correpondait à rien. Ni Palestinien, ni Israëlien.

Dans la situation actuelle, la situation du cas social dont je tiens le dossier est une des pires situations humaines. Il n'a plus le droit de travailler dans les shtarim, où on impose à tout Palestinien de renoncer à tout lien et papier israèlien, et de prendre des papiers palestiniens pour venir grossir les troupes revendicatrices d'un Etat. Il n'a pas encore le droit de travailler en Israël, et sans papier, il est en situation de travailleur clandestin.
Or sa famille, sa femme, ses enfants, habitent à Jérusalem, et sont à présent Israëliens. Ma démarche est simple: quelle raison, quelque cause bloque ainsi son dossier ?
Il ne peut s'agir de la continuation de la politique qui avait été appliquée sous Natanyahou, et qui consistait à refuser l'autorisation de résidence à Jérusalem Est, puisqu'il a une autorisation de résidence. Si on avait voulu lui refuser la citoyenneté, pourquoi l'avoir accordé à ses enfants. On a divisé à présent une famille, et la situation l'a réduite à la misère en interdisant au père de travailler nulle part.
Un mouvement dans la foule, "ha ménahel, ha ménahel!" "le directeur, le directeur!". Le directeur du bureau vient de faire son apparition. Il est 14h30. Le bureau va fermer à 15hOO. Je m'adresse à lui pour une question: "Voici les papiers d'un monsieur dont le dossier est coincé. Il est malade. Pouvez-vous me donner un téléphone pour obtenir des renseignements sur son cas?" Le gardien s'adresse au directeur: "Elle a pris des photos..." Le directeur saisit un instant les papiers que je tiens, la preuve que le dossier est bloqué depuis 1994-95. "Vous ne pouvez rien pour lui. Vous n'êtes pas son avocat. Dites lui d'écrire, et téléphonez au numéro que je vais vous donner, le mardi ou le jeudi, entre 16h et 18h...On vous répondra...Entre 16 et 18h seulement..." "Pourquoi ce numéro ne figure-t-il nulle part, pas même au bureau central?" Pas de réponse...

Une lettre recommandée. Un numéro qui répond. Peut-être que ce cas trouvera une réponse, qui sera toujours meilleure qu'une attente indéfinie, même si cette réponse est négative... Dommage qu'il soit nécessaire de photographier un gardien un peu étrange dans ses comportements pour pouvoir avoir une réponse à un problème humain...

Cette visite à Jérusalem Est ne m'a pas convaincue sur tous les points de toutes les accusations portées par Rafii concernant le "traitement" infligé aux Arabes israëliens. Elle m'a seulement permis de voir et de ressentir comment ceux-ci peuvent vivre cette situation, en mettant en lumière que c'est essentiellement un manque de communication qui cause des situations paranoïaques. Peut-être que le gardien n'a rien à se reprocher, je n'ai pas de preuve, seulement une impression, et la mise en évidence de ses propres craintes... Israël a sans doute des raisons pour causer de telles attentes. Mais pourquoi ne pas le expliquer ? Pourquoi ne pas rejeter clairement les dossiers que l'on souhaite en fait bloquer ? pourquoi maintenir des êtres humains dans des entre-deux intolérables ? Un peu plus de communication, même pour refuser un dossier, éviterait des drames humains et surtout l'anxiété de l'attente, le sentiment d'humiliation que nous éprouvons tous face à l'administration lorsque celle-ci se met à jouer avec nos vies...