I. Les "Tunisiens"
II. Qu'est-ce
que les "Tanzim"?
III. Marwan
Barghouti
IV. Barghouti
et Rajoub associés contre les Tunisiens
V. L'évolution
actuelle de l'A.P. vis-à-vis des Tanzim de Barghouti
Il nous a paru important
de présenter cette semaine un tableau des forces en présence
à Gaza, même si selon nous ces forces ne mettent
pas en péril le pouvoir d'Arafat. La tactique de ce dernier
a toujours consisté à présenter ses forces
comme divisées tout en les maintenant sous sa coupe. Si
l'on prend par exemple le cas du Hamas, ce groupe a été
intégré officiellement dans l'Autorité palestinienne
en 1994, ce qui n'empêche pas Yasser Arafat de le présenter
comme groupe dissident lorsque les circonstances le veulent (bombe
déposée sur ses ordres dont il ne veut pas reconnaître
officiellement la responsabilité), ou de prétendre
le contrôler lorsque la diplomatie le recommande. Il est
donc vraisemblable que les conflits réels au sein du Fatah
n'éclateront qu'après une période de conflit
avec Israël, et lorsque la lutte pour la succession d'Arafat
commencera.
Les véritables tensions existent néanmoins entre
les "Tunisiens" et le Fatah, que ce soit sa branche
armée ou sa branche politique, le Fatah n'étant
que superficiellement divisé, comme nous le verrons.
Dans la situation actuelle néanmoins, les mouvements du Fatah comme ceux des fidèles Palestiniens de Tunis, sont des satellites de l'Autorité palestinienne, permettant à Yasser Arafat d'organiser et d'oeuvrer pour le conflit par leur intermédiaire, tout en menant officiellement des pourparlers de paix. Simultanément, les tensions entre Palestiniens de l'intérieur et Palestiniens de l'extérieur permettent à Arafat de diviser pour règner, en jouant sans cesse de ces tensions pour soumettre tous ces groupes à son pouvoir.
I. Les "Tunisiens" et
leur position excentrique au Fatah
Le groupe dit des Tunisiens est constitué par les Palestiniens
qui étaient membres de la cellule de l'OLP à Tunis,
et qui ont accompagné Arafat lors de son retour dans les
territoires de Gaza et de Cisjordanie. Lors de leur arrivée,
ces "Tunisiens" se sont opposés dans un premier
temps aux chefs locaux de l'intifadah de 1987-93 et les ont progressivement
évincés. Selon Pinhas Inbari, journaliste auteur
de The Palestinians between Terrorism and Statehood, l'intifada
de lutte de reconquête de Jérusalem, intifadah Al-Aqsa,
qui a éclaté l'année dernière a renversé
ce rapport de force, et tend à favoriser actuellement une
reprise du pouvoir des chefs locaux.
Après l'élection
de Sharon au gouvernement, certains journalistes avaient spéculé
que la politique intérieure du nouveau gouvernement aurait
consisté à utiliser cette dissension interne des
Palestiniens en faisant appel à ce leadership alternatif
palestinien afin de faire pression sur Yasser Arafat. L'attention
se porta sur Marwan Barghouti, leader des "Tanzim",
et Jibril Rajoub, commandant de l'appareil de sécurité
palestinien, dont la majorité du personnel est membre des
tanzim. Dans cette perspective, les journalistes israëliens
analysaient ces mouvements comme dissociés les uns des
autres.
Cette imbrication montre à quel point les enjeux de pouvoir
sont complexes, et combien selon nous, trop liés pour aboutir
à un réel affaiblissement de Yasser Arafat. Jibril
rajoub est de plus l'un des prétendants à la succession
d'Arafat, dauphin de celui-ci, et le fait qu'il ait sous ses ordres
une partie des tanzim confirme le contrôle, même indirect,
exercé par l'Autorité palestinienne sur ce groupe.
II. Qu'est-ce que les "Tanzim"? Les liens entre Tanzim et Fatah
Le mot Tanzim signifie "organisation"
et constitue en fait la première partie du nom de l'organisation
du Fatah, - Tanzim Fatah.
C'est dire à quel point les noms changent et les têtes
politiques et militaires des hydres du terrorismes restent les
mêmes.
L'utilisation du terme de "tanzim" s'est multipliée
de façon conséquente lors de la seconde intifadah,
et a servi de voile de fumée pour justifier une explosition
de violence que n'aurait pas pû contrôler Arafat.
La première utilisation du terme remonte cependant à
une période antérieure, peu après la création
de l'Autorité palestinienne, lorsque Arafat tint à
faire la distinction entre un "Fatah" pacifiste et une
face militaire de cette organisation qu'il préparait à
l'affrontement avec Israël. Lors des cérémonies
des accords de paix de Washington, on se rappelle que le double
langage politique avait consisté à présenter
ces deux branches du Fatah comme une branche ralliée aux
accords de paix alors que l'autre aurait fait scission, et ne
serait pas ralliée auxdits accords. La version officielle
présentait ainsi Arafat comme un pacifiste tentant de rallier
les faucons tanzim aux accords d'Oslo, alors que la réalité
consistait en une coexistence entendue des deux mouvements, sous
l'égide d'Arafat, afin de lui permettre de continuer à
gagner du terrain sur tous les plans, usant de la diplomatie ou
de la force militaire selon les circonstances. Le Fatah pacifique
pour la vitrine, les tanzim pour la guerre...
Il faut noter de plus qu'à
l'inverse du Hamas, dont la branche politique est disctincte de
l'oragnisation militaire, le Fatah militaire des Tanzim ne peut
pas être distingué d'un groupe distinct de leaders
politiques. Ceci explique que les activistes du tanzim aient été
décrits indistinctement comme activistes ou bien comme
cadres du Fatah ou du "Shabiba" (mouvement de jeunesse
du Fatah) selon les besoins et la période.
La mobilisation des activités armées par le Fatah
en dehors de l'appareil de L'Autorité palestinienne est
officiellement effectuée par différentes factions.
Le groupe le plus connu est cependant celui qui est centré
autour de Barghouti à Ramallah, et dont le leadership est
lui-même présenté comme remis en cause par
d'autres groupes.
Barghouti, 41 ans, a commencé
sa carrière comme étudiant à l'Université
de Birzeit University, au nord de Ramallah. Il fut emprisonné
par les Israëliens pendant sept ans, puis déporté
à Tunis à la veille de l'intifadah en 1987.
A sa grande déconvenue, Barghouti ne joua pas de rôle
prépondérant lors de la première intifada
menée depuis Tunis. Barghouti lutta contre le pouvoir des
Palestiniens "locaux" par l'intermédiaire d'un
vétéran du Fatah, Abbas Zaki, qui se tenait alors
à Amman.
Après son retour à Ramallah en 1994, Barghouti établit
le comité suprême du mouvement du Fatah (Al-Lajnah
al-Fathawiyya al-Harakiyya al-Ulya fi al-Daffa al-Gharbiyya) afin
de promouvoir le développement de la société
palestinienne civile et le développement du secteur privé,
et transformer le Fatah en parti politique avec des élections
internes. Cette phase souligne l'implication du Fatah dans des
processus économiques et politiques et montre à
quel point il est trompeur de vouloir lire le Fatah comme un mouvement
militaire isolé de la vie politique. de plus, il est clair
que ces activités ont permis au Fatah de développer
un réseau de liens économiques qui permet à
ces mouvements oeuvrant pour la guerre de se renforcer financièrement
de tous les progrès économiques permis par chaque
période d'acalmie militaire : le Fatah se nourrit ainsi
de tout, de la lutte et de la rancoeur comme de la paix et de
sa prospérité, ce qui démontre la réelle
difficulté d'analyse de la situation au Moyen Orient, puisqu'aussi
bien la paix peut servir à la guerre, alors qu'elle favorise
la stabilité dans d'autres parties du monde.
Au sein du conseil législatif
palestinien (PLC), Barghouti fit partie de ceux qui menèrent
une campagne contre la corruption de l'Autorité Palestinienne,
mais il prit garde, comme la plupart des membres du PLC, d'exclure
Arafat de ces accusations. Cette campagne accrut les tensions
entre les "Tunisiens" et les vétérans
du pouvoir local, au point qu'il parut un moment que le parlement
palestinien serait amené à se dissoudre.
Selon Inbari, journaliste israëlien, cette politique amena
des tensions également entre Barghouti et Arafat et ses
loyalistes tels que Sakhar Habash, désigné suprême
leader du Fatah dès le début 1997. Arafat soupçonna
la politique du développement de la société
civile palestinienne de Barghouti et pensa qu'elle avait pour
but de favoriser l'établissement d'une paix avec Israël,
qui aurait été au détriment des Palestiniens
en exil. Il aurait déclaré à barghouti qu'il
"n'y aurait pas de Fatah civil jusqu'à l'établissement
d'un état palestinien". Néanmoins cette même
phrase prend un autre sens si on la comprend comme la réaffirmation
d'une politique de guerre d'Arafat sous couvert de pourparlers
de paix. "Il n'y aura pas de Fatah civil" avant un état
palestinien, car le but à atteindre n'a pas changé
et le Fatah compte toujours parmi les forces armées d'Arafat.
Barghouti est en lutte pour la succession d'Arafat avec Jibril
Rajoub, chef des services de sécurité de l'Autorité
Palestinienne, enrolant à coeur joie la jeunesse palestinienne
du Fatah dans son mouvement nouvellement crée de "Service
de sécurité préventive". Barghouti tient
ainsi sous sa coupe le versant civil du Fatah, alors Jibril Rajoub
persiste à développer sa branche militaire. Mais
les deux hommes dépendent d'Arafat.
On constata aussi que les meetings organisés par Barghouti pour le développement de la société civile virent arriver des membres de l'un et l'autre groupe, ce qui fut interprété comme un signe de rivalités par les journalistes israëliens, alors qu'il faut bien reconnaître que la logique la plus commune concluerait précisément à une très grande unité de ces deux tendances.
IV. Barghouti et Rajoub associés contre les Tunisiens
Rajoub et Barghouti se sont
rapprochés devant l'influence des Fatah tunisiens au sein
de l'Autorité palestinienne. Rajoub et Barghouti avaeint
aussi partagé une même celllule pendant plusieurs
années, à Beer Sheva. Les deux tendances du Fatah
se voient ainsi représentées par deux militants
proches malgré les différences apparentes.
Les "Tunisiens"ont établi une structure en miroir
du Fatah menée par Habash, dupliquée d'une structure
militaire aparemment en compétition avec celle de Rajoub,
l'appareil général de service d'intelligence, mené
par Amin al-Hindi et son représentant en Cisjordanie,Tawfiq
Tirawi.
Fin 1996, Rajoub s'opposa à Arafat. Il vint à une
réunion des branches de sécurité au bureau
du Général Hajj Ismail, commandant des forces palestiniennes
de Cisjordanie à Jéricho, et déclara à
l'assistance: " Vous êtes tous des corrompus et des
flatteurs d'Arafat". Tirawi et Ismail firent un rapport de
l'incident à Arafat, et il fut décidé de
renvoyer Rajoub. Début Octobre, Arafat donna l'ordre à
un membre éminent du Comité Suprème de Barghouti,
Hussein al-Sheikh, d'aller de Ramallah à Jéricho
pour remplacer rajoub. Sheikh fit une prudente marche arrière,
et prétendit qu'un point de contrôle israëlien
lui interdisait d'aller à Jéricho remplacer Rajoub.
Les tensions entre ces groupes
attinrent un sommet en août 1998, lorsque les hommes de
Tirawi s'approchèrent d'un rassemblement des hommes de
Rajoub à Jenin et que ceux-ci leur tirèrent dessus.
A peu près au même moment les hommes de Rajoub dispersèrent
avec ostentation un rassemblement organisé par Hakam Bal'awi,
un "patron" tunisien proéminent, à Tul
Karem. A la suite de ces événements, Habash demanda
au comité central de déposer Rajoub, qui vint à
une réunion dire à Habash : "tu ne mérites
pas les lacets de mes chaussures".
Après ces événements, Rajoub ne défia
jamais Arafat ouvertement, mais commença à établir
pour lui-même une solide base de pouvoir. Il développa
des relations proches avec la CIA, grâce auxquelles il obtint
des fonds indépendants pour financer son appareil de sécurité.
Hindi, qui avait auparavant sous-estimé les relations OLP-CIA
pendant les années 1980, s'opposa à ses efforts.
Tirawi lutte actuellement avec Rajoub pour la position prédominante
consistant à être ou non le contact palestinien avec
la CIA.
Pendant ce temps, Musa Arafat, cousin du leader palestinien et
commandant de l'intelligence militaire, prit sur lui de déstabiliser
Barghouti. A deux reprises, les hommes de Musa Arafat ouvrirent
le feu sur Barghouti, le dernier incident étant lors d'une
manifestation contre les accords de Wye à Ramallah en Octobre
1998, alors qu'une balle visant Barghouti attiny et tua Wissam
Tarifi, fils de Jamil Tarifi, ministre palestinien des affaires
civiles et membre des tanzim. Barghouti fut battu à maintes
reprises par les hommes d'Arafat à Ramallah.
V. L'évolution actuelle de
l'A.P. vis-à-vis des Tanzim de Barghouti
L'évolution actuelle semble donc marquer une baisse du
pouvoir de Barghouti, soit de la tendance dite pacifique et civile
du Fatah. Il est néanmoins dangereux d'en conclure qu'il
s'agirait pour Arafat de se débarasser des Palestiniens
locaux au profit des Palestiniens dits "Tunisiens",
comme en concluent la plupart des journalistes israëliens.
Il est plus vraisemblable que ces épurations partielles
et menaces continuelles de part et d'autre, permettent à
Arafat de garder toutes ces cartes dans son jeu, en évitant
par les conflits internes de ces mouvements une hypothètique
alliance de ces groupes contre lui et son pouvoir. La mise en
avant du Fatah militaire confirme aussi une reprise de la politique
de guerre et de terrorisme par Arafat, confirmée encore
par le récent arraisonnement d'un bateau chargé
de 40 tonnes d'armes destiné à l'Autorité
palestinienne. Barghouti était devenu assez populaire auprès
des Israëliens, recevant une délégation de
rabbins américains en 1998, discutant avec le mouvement
de la jeunesse likoud sous Natanyahou, bref, apparaissant comme
un interlocuteur possible et concurant d'Arafat. Puis, lors de
l'explosion de la seconde intifadah, Barghouti devint un chef
de guerre, responsable d'attentats. Que faut-il en conclure, sinon
que Barghouti est une fois de plus rallié à Arafat,
plus que jamais, et qu'il permet simultanément à
ce dernier de prétendre ne pouvoir le contrôler,
d'assister impuissant à des attentats qu'il condamne d'un
côté en les soutenant de l'autre.
Les mesures prises auparavant par Arafat pour mettre Barghouti
au deuxième plan ne signifient pas pour autant que le leader
de l'OLP s'affronte au Fatah en tant que tel. Elles préfaçaient
une reprise du conflit, et l'accord de tous ces mouvements pour
la lutte. Si Arafat doit craindre Barghouti et ses influences
politiques, c'est peut être en temps de paix. Cela démontre
bien que le conflit armé est d'un intérêt
vital pour Arafat. Il reste clair que toutes les factions du Fatah
se retrouvent réunies par la lutte, et que leurs divisions,
renaissant avec les acalmies, sont encore aiguisées, alimentées
par Arafat pour pouvoir les contrôler, tout en usant de
leur tendance comme de devanture politique au gré de sa
stratégie.