Du film de Gibson et de sa perversion fondamentale : le matérialisme à l’attaque de la foi spirituelle

 

Le film de Mell Gibson a fait scandale dans les milieux juifs. Il aurait dû susciter tout autant de scandale dans les milieux chrétiens, étant donné l’image qu’il donnait de la Foi chrétienne, et c’est le sujet que nous allons étudier aujourd’hui.

 

I.               Un film matérialiste

1.    Présentation de la bande annonce et du travail de préparation du film

Jésus, le front ruisselant de sang, la couronne d’épines enfoncée dans la chair frontale, avance en titubant, la croix sur l’épaule entre les rangs d‘une foule dense contenue avec peine par des soldats romains. La prise de vue est un cadrage en pied, de front. La lumière innonde la scène avec des projecteurs placés de tous les côtés du personnage. Les cris de la foule assourdissent le spectateur réduit à un état de stupeur et d’hébétude.

Nouveau plan. Jésus est étendu sur la croix de son supplice. Gros plan sur le bras gauche, la main étant placée au centre du cadre. La main d’un soldat romain s’approche, armée d’un énorme clou de charpentier. Très gros plan sur la main, alors que le clou est planté dans la chair avec cruauté et indifférence aux cris de Jésus. Lumière filtrée en rouge, venant du haut.

 

2.   La préparation du film : un réductionisme étriqué et parsemé d’erreurs

Les erreurs historiques graves

Le père de Gibson, qui l’a assisté pour le film, s’est livré, dit-on, à de savants calculs, pour établir le poids et la taille de la croix, des clous. Mais à vouloir coller à la réalité, il a commis de nombreuses erreurs, même dans le réalisme.

Des erreurs matérielles pour commencer : tous les historiens de l’antiquité savent par exemple qu’il est impossible de crucifier un homme en lui enfonçant des clous dans les mains. Les clous étaient plantés dans l’avant bras, car le poids du corps aurait arraché les doigts, et le principe du supplice romain consistait à forcer le supplicié à porter son poids sur les pieds, eux aussi cloués, pour pouvoir respirer, la tension des bras ne lui permettant pas de remplir sa cage thoracique. Ces détails terribles montrent que le père de Gibson s’est peut-être livré à de grands calculs, mais que ces calculs portaient sur le fantasme personnel qu’il avait construit autour de la passion, et non sur l’histoire.

 

Les autres erreurs fondamentales découlent de cette absence de connaissance historique. Le sanhédrin, nous dit-on, n’a pas siégé pendant près de soixante-dix ans, nous disent les sources juives. Et qand bien même il aurait exceptionnellement siégé une fois dans cette période, il lui était strictement interdit de condamner à mort un homme un vendredi, le corps devant être enterré au plus vite pour ne pas désacraliser Jérusalem, ce qui aurait amener une violation de shabbat. Enfin, la mort réservé aux faux prophètes était la pendaison, et non la crucifiction. Le texte des Evangiles rapporte une passion, qui est donc à entendre plutôt au niveau symbolique qu’au niveau réaliste. Le problème est que le film de Mell Gibson, en cherchant à rendre un réel brut pour son public, l’enjoint à un degré zéro de la lecture de ce texte, qui est anti-sémite, d’une part, mais contraire même à la lecture allégorique des textes sacrés par la chrétienté.

 

II.              La crise de la spiritualité et le matérialisme didactique

 

1.    L’incompréhension de l’outil filmique, et la négation de l’art

En cherchant à coller à la réalité, Gibson dévoile son incompréhension du cinéma, tout autant que de l’essence même de la foi chrétienne.

 

Qu’est-ce que le cinéma ? Les conséquences de l’incompréhension de Gibson

En effet le cinéma est constitué par une série de choix qui rendent impossible une retransmission brute de la réalité. Le choix du cadrage tout d’abord. Le metteur en scène choisit de faire un plan panoramique ou un plan rapproché. Un plan panoramique donne une impression visuelle au spectateur, mais aussi un sens particulier aux images qu’il saisit. Si l’on choisit de filmer Jésus en plan panoramique, il apparaît au milieu des autres individus et semblable à tous les êtres humains, par exemple. Si l’on choisit au contraire un plan rapproché, son individualité ressort, et son personnage est désigné comme singulier. Son expérience est alors mise en exergue, différenciée de celle des deux voleurs qui l’accompagnent : la caméra trahit alors le texte même de la passion. En choisissant un cadrage de gros plan sur des parties du corps de Jésus, le personnage sacré pour les Chrétiens est morcelé. Il n’est plus ni homme ni dieu. Il n’est qu’un ensemble de souffrances dispersées dans ses membres. Et le gros plan sur cette souffrance dévoile le centre réel de l’intérêt de Gibson. Non pas la passion, mais la mort, non pas Jésus mais la souffrance.

 

Le jeu de la caméra et du cadrage vont donc dans le même sens. Il n’y a plus de filtre artistique. Le metteur en scène recherche la vision brute, en prétendant au réalisme : il obtient la vision Gore, car il semble oublier qu’il traite avant tout le thème de la mort d’un homme.

Mais l’a-t-il vraiment oublié ? La bande annonce n’a-t-elle pas choisi, entre toutes les scènes du film, la plus atroce, la plus sanglante ? Le film ne met-il pas l’accent sur la mort, et non la résurrection de Jésus, qui devrait être le point fort de sa thématique ?

 

2. La trahison de la foi chrétienne Le paradoxe d’une scène païenne dans sa présentation

La scène se veut choquante, sanglante, insupportable. Elle doit ravir le sadisme de certains, en leur fournissant de plus une raison éthique pour se délecter d’images inhumaines : on peut tout regarder puisqu’il s’agit d’une scène religieuse.

Le spectateur que réjouit cette scène se vautre dans une délectation malsaine de la contemplation de la souffrance de l’autre. Il peut enfin s’adonner à ses instaincts les plus bas, au voyeurisme, c’est-à-dire à la contemplation du tabou, qui est ici le tabou de la mort, libéré de toute conscience coupable.

 

Cette scène s’inscrit pourtant exactement à contresens de l’enseignement chrétien, qui prétend chercher à éveiller des sentiments d’amour et de respect du prochain. Elle incite à donner libre cours à la fascination pour la mort (et pour la mort de l’autre en particulier) qui est inscrite dans le psychisme humain, mais que l’éducation réfrenne en l’interdisant, en la condamnant, en la censurant.

 

 

 

III.            Le film à contresens de la lecture et du sens chrétien

1.    La perte de l’allégorie

Que l’on adhère à cette lecture ou non, et l’on peut débattre de sa logique et de la validité de son application par rapport au texte de la Torah, qui s’inscrit dans l’histoire et la tradition juive, il faut tout de même tenter d’en comprendre la mouvement.

La révolution de la lecture que la chrétienté a voulu introduire consiste à prendre au niveau allégorique et symbolique des pans entiers de la Torah, et même des paroles de Jésus.

Par exemple, la phrase de Jésus habituellement traduite par « Pas un iota de la Loi ne sera changé », prononcée en Araméen avant d’être traduite en grec, signifiait pour un Juif « Pas un yud de la Loi (de la Torah ) ne sera changé ». La lecture que la chrétienté fit de cette phrase fut une lecture volontairement symbolique, car une lecture au premier sens des termes aurait signifié que les Chrétiens devaient continuer à pratiquer les mitsvot.

La chrétienté s’est donc défini dès le départ comme une lecture des textes qui refusait d’admettre le sens littéral, et ce principe doit être appliqué pour tous les textes, y compris celui de la passion, si le croyant chrétien est logique.

« Rend à César ce qui appartient à César », autre phrase de Jésus, serait comprise par le monde juif comme une phrase très « nationaliste » : « Rend aux Romains ce qui les concerne, et occupe-toi de ce qui concerne la Juifs » Pour les Chrétiens, qui ont délibéremment abandonné la dimension nationale de la religion que la foi juive avait pour le peuple juif, cette phrase est à prendre au niveau symbolique, en attribuant à César la valeur symbolique du monde et du pouvoir matériel. « Rede Caesaris caesari » est alors traduit et compris comme l’équivalent de « Rend au maître matériel de ce monde ce qui appartient au monde matériel, et occupons nous du spirituel ».

Il semble clair que cette injonction, dans son sens chrétien, démontre l’invalidité du film de Gibson, puisqu’il a quant à lui, choisi de garder la matérialité au dépent de la spiritualité.

 

2.    La perte de la notion de compassion

Si la lettre du texte chrétien est perdue, ce qui peut se comprendre puisque Gibson fait partie d’une secte minoritaire qui a sans doute ses options personelles de lecture, il faut constater que l’esprit a aussi disparu du film.

L’enseignement chrétien a voulu insisté sur la mida de « rahamim », de compassion, en brisant l’unité des valeurs qui était le fondement de la foi juive pour établir une supériorité de cette qualité spirituelle sur les autres.

Le film de Gibson nie ce fondement de la foi chrétienne. Il ne cherche pas à éveiller son spectateur à cette dimension. Il cherche à lui donner un électrochoc d’horreur qui l’amène ensuite à prendre pitié du personnage de Jésus, et à prendre en horreur les détracteurs de Jésus qui seraient la cause hypothètique de son supplice. Ces sentiments ne sont pas à la gloire de Gibson, mais ils évacuent complètement ce qui est censé être le message le plus fondamental du christianisme.

 

3.    Le libre court des pulsions, et sa dimension dangereuse contre les Juifs

Enfin, si les critiques juifs ont vu le danger de ce message de haine, ils n’ont cependant pas mesuré le véritable danger de ce film. Ce film engage le spectateur à donner libre cours à ses pulsions les plus primitives, en lui permettant par exemple, nous l’avons vu, de se repaître d’images touchant à la fascination primitive de la mort de l’autre, de la souffrance de l’autre, et en brisant le tabou de cette contemplation. Cette libération des pulsions, associée au message de haine, est une véritable bombe car elle invite à l’agression, en donnant à croire au spectateur que les images du film se confondent avec celle de la réalité :il n’y a plus de dimension fictionelle, et donc de filtre du symbolique. S’il n’y a plus de distance entre film et réalité, et qu’il est permis de donner libre cours à ses pulsions, alors la vengeance sanguinaire est permise…