Yona Dureau: L'identification pathologique d'Israël à son agresseur
Interview du Pfr. Israël Feldman, psychanaliste, professeur en victimologie à l'Université Paris XIII, Bobigny
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I. La victimologie aujourd'hui
II.
Des peuples d'agresseurs/ des peuples d'agressés
III.
La position de cible idéale et les Juifs
IV.
La thérapie psychique groupale par la loi et les procès
V.
La position pathologique d'Israël aujourd'hui
VI.
L'histoire juive et la position de victime
VII.
L'association Hevel

I. La victimologie aujourd'hui
Le Professeur Israël Feldman a enseigné en Israël et poursuivi des recherches dans plusieurs parties du monde dans ce qui constitue aujourd'hui un domaine de recherche malheureusement mondial: la victimologie. En France, cette discipline a commencé à se développer particulièrement après les attentats dans le métro parisien dans les années 1980. La vicitmologie est une discipline qui poursuit de façon pratique un triple objectif: aider les victimes d'une agression ou d'un attentat, ou de tortures 1) d'un point de vue médical 2) d'un point de vue psychologique 3) d'un point de vue légal. Le point de vue légal est, on va le voir, extrémement important, qu'il touche à une dimension de punition de l'agresseur ou de décisions de réparations financières ou autres.
Les recherches effectuées dans le domaine de la victimologie touchent aux rapports entre victimes et agresseurs, avant, pendant, et après l'agression, que cette agression ait eu lieu sur une victime individuelle ou sur un groupe. Ces recherches ont lieu à la fois dans l'histoire et dans la dimension présente des sociétés ou des pays touchés par les guerres, les massacres.

II. Des peuples d'agresseurs/ des peuples d'agressés

Or, explique le Professeur Feldman, on constate que certains peuples sont, de façon récurente, plus agresseurs qu'agressés, ou inversement, et bien sûr, ce phénomène méritait qu'on l'étudie, à la fois afin de comprendre les mécanismes de l'agression, et afin de tenter d'éviter que ne se recréent des situations d'agressions massives. Dans ce contexte, il apparaît que le peuple juif est un peuple victime par excellence, depuis 2500 ans, et la question des conditions le désignant comme victime idéale est donc une question vitale, concernant tous les Juifs, puisqu'il est clair que le risque encouru augmente avec la technologie mise à la disposition des agresseurs.

De plus, la haine religieuse, comme fondement de la haine du Juif, est un des sentiments les plus dangereux, car il envahit toutes les parties de l'être et du comportement de l'agresseur. L'agression récurrente dont est victime le peuple juif comporte donc une dimension spécifique, soit la dimension religieuse, mais aussi des points communs avec les agressions dont sont victimes d'autres peuples comme le peuple noir américain, les Arméniens, soit le fait d'une agression récurrente et qui parait inévitable. Or l'agression récurrente est un signe que l'agressé a un comportement qui le place de façon systématique en position de cible idéale d'agressé. Il est donc important de sortir de la position psychique de cible, afin de ne pas contribuer inconsciemment à cette agression.

III. La position de cible idéale et les Juifs


En tant que Juif, Israëlien, explique le Professeur Feldman, je me suis naturellement intéressé à étudier ce problème dans le cas particulier de ma société, mais j'ai aussi étudié de nombreux autres cas, éthnies, sociétés, qui étaient agressés aujourd'hui encore.
La position psychique de cible est un des problèmes auxquels je m'intéresse, mais aussi la question des phénomènes associés à l'agression. On connait par exemple très bien le syndrome de Stockolm. L'agressé, pour survivre psychiquement, et ne pas sombrer dans la folie, par exemple dans le cas d'une torture très longue, d'un emprisonnement intolérable pendant des mois ou des années, est contraint de s'imaginer un lien affectif avec son agresseur. Il s'imagine par exemple que l'agresseur ne le torture que pour son bien, pour le corriger, pour le sauver d'un mal plus important, etc. Ce faisant, on constate une forme d'identification à l'agresseur et à ses valeurs, qui est pathologique, mais qui simultanément, constitue de façon momentanée la seule forme possible de comportement pour ne pas sombrer dans la folie, car il est intolérable de penser que quelqu'un vous torture, vous fait mal, absolument de façon gratuite, ou pour le mal absolu.
Pour revenir à mon sujet d'étude, les Juifs sont caractérisés par une capacité incroyable à considérer leurs agresseurs (parfois les valeurs de l'agresseur, parfois sa culture), comme des personnes à aimer, à protéger. Par exemple, interrogez les Juifs issus de pays arabes où ils ont failli périr, et dont ils ont du s'échapper dans des conditions catastrophiques, parfois de nuit, avec une petite valise à la main, ou dans des incendies... Ils ne défendront peut être pas toujours les Arabes, mais souvent la culture arabe dont il sont issus, ou le peuple arabe au milieu duquel ils vivaient. Les Juifs allemands étaient amoureux de la culture allemande, de ses valeurs, même après la shoah. Et c'est un phénomène connu que chaque congrégation a une tendance naturelle à considérer que le peuple qui l'a hébergé est le meilleur de la terre, mais si simultanément cette même congrégation connaît l'historique de ce que ce même peuple a été capable de lui faire subir. Or ces phénomènes ne sont pas typiquement juifs. Ce sont des comportements caractéristiques des peuples victimes.

IV. La thérapie psychique groupale par la loi et les procès


C'est aussi à ce point qu'entre en jeu la dimension légale de la victimologie que nous avons évoqué. La loi, un procès, sont des thérapies groupales extraordinaires. Par exemple, en Israël, le procès d'Eichman a été un événement historique, mais aussi sociologique et psychique d'une portée à peine remarquée. Auparavant, on ne jugeait que les Capos, ceux qui avaient appliqué les ordres, et on trouvait des gens, en Israël, comme au sein des communautés victimes, qui justifiaient les nazis. Cela paraît absurde, hors du sens commun, bien au delà de ce que l'Europe imaginait de la réaction juive face à la shoah, mais c'est exactement la forme pathologique de l'agression, qu'elle soit individuelle ou groupale. La plupart des femmes violées ont les mêmes réactions. Or, un procès dévoile ce que la victime pensait intimement au début de l'agression, c'est-à-dire que l'agresseur avait tord, qu'il agissait pour le mal, qu'il n'avait pas le droit d'agir ainsi, qu'il mérite une punition. La dimension légale permet ainsi à la victime d'être soignée du point de vue psychique, de retrouver un ordre normal des valeurs et un respect vis-à-vis d'elle-même. De plus, un procès permet aussi de soigner psychiquement l'agresseur. La pathologie de l'agresseur consiste en une projection paranoïaque, c'est-à-dire à se convaincre que c'est la vicitme qui a tord, que c'est elle l'agresseur. Placer l'agresseur en position d'être jugé et lui démontrer ses tords, c'est la placer face à ses responsabilités, lui faire prendre conscience de ses actes. Ainsi, la dimension légale soigne à la fois l'agressé et l'agresseur, et il est vital de comprendre son importance.

V. La position pathologique d'Israël aujourd'hui

La situation d'Israël aujourd'hui est complexe, parce qu'elle combine 1) une position pathologique des Palestiniens, qui s'identifient à leur victime par une ursurpation d'identité dont la source se trouve dans les interprétations coraniques mais aussi tout simplement dans le phénomène de projection paranoïaque de l'agresseur, et 2) une identification d'Israël à son agresseur, qui lui a fait prendre la défense des Palestiniens tout au long des accords d'Oslo, sans jamais prendre en compte le danger croisaant, les agressions ininterrompues. Plus les Palestiniens agressaient Israël, plus on trouvait d'Israëliens prêts à défendre les Palestiniens. Or il faut comprendre à la fois que tout n'était pas inévitable, et d'autre part que c'est notre histoire en tant que peuple qui nous a conditionné à réagir ainsi, et que nous devons sortir de cette impasse mortelle.

Tout d'abord, en ce qui concerne la religion musulmane, poursuit le Professeur Feldman, je reviens tout juste d'Azerbadjan, où j'ai rencontré un rabbin chargé d'enseigner la Torah et sa tradition aux futurs mollah. La plupart d'entre eux sont opposés aux Palestiniens, et m'ont démontré que le retour des Juifs en Israël était prévu par le Coran, et que seul le but de ce retour constituait une polémique entre les commentateurs. Certains disaient effectivement que les Juifs reviendraient pour être jugés, d'autres annonçaient que ce retour aurait lieu tout simplement pour habiter en Israël. Mais tous étaient d'accord pour dire que ce retour messianique aurait lieu. Pour tous les mollahs avec lesquels je parlais, il ne fallait plus rien céder aux Palestiniens, qui selon eux avaient moralement et religieusement tord. Encore une fois, cette dimension religieuse n'est pas à négliger, puisqu'elle envahit tout l'être du croyant, et que nous devons donc la prendre en compte pour lui parler.

D'autre part, il nous faut analyser pourquoi, jusqu'à aujourd'hui, selon une étude publiée en août 2000 au congrès international de victimologie à Montréal, les Juifs et les Israëliens continuent à réunir des conditions idéales pour être des victimes idéales (50 à 60% de chances de redevenir vicitme selon cette étude).

VI. L'histoire juive et la position de victime
Prenez un groupe, d'adultes ou d'enfants. Lequel d'entre eux, selon vous, sera la cible privilégiée par le groupe pour devenir bouc émissaire? L'enfant qui sera différent et en général distingué par sa valeur comme par ses comportements. Le Juif a toujours émergé hors du groupe à cause de l'ensemble des commandements qui l'obligeait à se distinguer, à ne pas se conformer au comportement des groupes au sein desquels il vivait. Tout cela a une origine historique, et un but particulier.
Le judaïsme actuel est né d'une tendance particulière à Yavné, lorsque le groupe des Proushim ("séparés", tendance stigmatisée d'ailleurs par les Evangiles sous l'emblème caricatural des "Pharisiens") s'est séparé des prêtres du Temple et de la façon de ceux-ci de vivre le judaïsme. La prêtrise était corrompue et au service des Romains, et les Proushims ont pris le pouvoir d'un point de vue de l'autorité religieuse. Or ce groupe, par des commentaires insistant plus sur le fait d'appliquer les mitsvots que sur le fait de les comprendre ou de les ressentir, ont mis en place un arsenal de comportements juifs visant à la survie de l'identité juive, mais pas à la sauvegarde des communautés ou des individus. Pour que l'identité juive survive, il a fallu sacrifier des millions d'individus. Pourquoi? Parce que ces commentaires, qui se sont ensuite établis en minhagim commendaient que les Juifs se comportent comme des Juifs, pas qu'ils soient Juifs (une réelle manipulation behavioriste). On a abouti à la formation de millions d'individus dont l'être ne correspondaient pas au comportement: rien de tel pour déclencher l'anti-sémitisme et les progromes. L'identité juive a survécu, mais avec un dixième ou un centième des individus qu'elle concernait.
Aujourd'hui, le pays d'Israël existe, seul lieu où il devient possible de quitter ces vêtements de l'exil et cette caracpace de protection pour vivre et être Juif de façon normale et non plus dichotomique. Il faut donc rentrer en Israël. La deuxième étape est vitale: il faut cesser de se présenter comme cible idéale. Enfin la troisième partie du programme est aussi importante, car elle participe à la formation d'une nouvelle identité qui ne soit plus celle d'une victime: c'est ce que la Torah désigne par l'expression "une nation de prêtres". Cela veut dire concrétement, dans les termes de mon analyses, que les autres nations et autres religions doivent reconnaître la spécificité du judaïsme et du rôle religieux des Juifs. Cette dimension est inséparable de leur reconnaissance de notre existence, puisque nous l'avons vu, la dimension religieuse implique l'être entier de l'individu et des cultures. Lorsque les autres religions nous considérerons à nouveau comme "une nation de prêtres", quelle que soit la forme symbolique que cette reconnaissance prendra dans leur pratique, nous serons réellement sortis de la position de cible.

VII. L'association Hevel
Le professeur Feldman a créé à Paris une association du nom de Hevel, soit Abel en Hébreu, du nom de la première victime, et dont les initiales forment en hébreu le sigle d'Association Internationale des Victimes de la Violence. Cette association a pour seule condition que les adhérents reconnaissent le caractère particulier de la shoah, comme génocide systématique et plannifié d'une ampleur sans équivalent.