Yona Dureau. L'indifférence tragique: la vie des Israëliens à la veille de Pessah
Les gens vont et viennent à leurs affaires quotidiennes. On achète des produits de nettoyage, puis on retourne rapidement chacun chez soi pour nettoyer les maisons, préparer ainsi les fêtes de Pessah. Il faut que toute la maison brille. Il faut que tout paraisse neuf. Il faut renaître à cette nouvelle année, puisque Nissan est "la tête des mois", l'une des quatre nouvelles années de l'année juive, qui combine cycle solaire et cycle lunaire.
Soudain, des bombardements résonnent au loin, derrière
les immeubles, auxquels font écho d'autres sons graves
identiques, depuis l'autre versant de la colline. Imaginez-vous
dans une maison, avec des bruits de bombardements à l'avant,
et d'autres à l'arrière. Le temps d'un instant,
on imagine avoir rêvé, exagéré inconsciemment
ces bruits que le regard ne peut associer avec rien d'identifiable.
Mais les coups sourds reprennent, plus répétés,
plus intensifs, ininterrompus bientôt, pendant plus de deux
heures.
Un client interroge d'un air à peine surpris: "C'est
quoi, ça?"
"Ils pilonnent les Arabes" répond nonchalament
le vendeur. Et chacun de vaquer à ses affaires.
La veille, un petit garçon de onze mois a été
touché par de tirs par balles sur la voiture de ses parents.
la mère se remet de ses blessures, le bébé
est dans le coma. Son cas se mêle progressivement à
celui de la petite Shalhevet, tuée la semaine précédente
à Hevron. Hier encore, un soldat, âgé de dix-neuf
ans a été tué pendant son service. Le soir,
ce fut une voiture qui explosa, blessant huit personnes.
Mercredi on interroge le père du bébé hospitalisé.
On lui pose tout d'abord des questions sur son enfant, sur sa
femme, encore à l'hôpital, et qui n'a pas encore
pû voir son enfant depuis l'attentat. Puis on annonce au
père, brutalement, que puisqu'il a déjà été
dérangé pour répondre à ces questions,
il pourra faire quelques efforts, et donner son sentiment à
la délégation israëlienne qui vient de rencontrer
Yasser Arafat à Athènes... Il refuse tout d'abord,
puis finit par céder. On écoute le rapport de Colette
Avital qui s'extasie sur la bonne volonté de Yasser Arafat
de rétablir le calme et qui rapporte ses paroles: "l'armée
israëlienne a pilonné son armée, alors il nous
a expliqué qu'il ne peut plus autant réagir et contrôler
la situation..." "Qu'en pensez-vous cher Monsieur, auriez-vous
quelque chose à dire à ces représentants
de la knesset?"
Le père, humble, lassé, se contente de dire une
phrase simple: "si le peuple d'Israël commençait
par s'unir pour établir une entente en son sein avant de
se tourner vers l'extérieur pour trouver une solution et
l'entente cordiale, nous n'aurions peut-être pas les mêmes
problèmes. Je remercie toute l'équipe des mèdecins,
qui a été formidable, et les mots sont trop faibles
pour décrire leurs efforts..."
Hier soir, à minuit, les hélicoptères sont
encore passés au dessus des maisons en direction de Gaza....
Leurs pales battant l'air et leurs moteurs dans la nuit rappellaient
la guerre du Golfe, lorsque les avions et les hélicoptères
opéraient des rondes après les attaques de scud,
prêts à contre-attaquer si nécessaire...
Mais aujourd'hui, les Israëliens ne restent plus éveillés
pour savoir si la contre-attaque est lancée... Le quotidien
et l'habitude ont tout emporté. Les Palestiniens ont réussi
le tour de force le plus tragique qui soit, à la fois pour
leur peuple et pour le peuple israëlien: ils ont habitué
Israël à la violence quotidienne, à la guerre
au jour-le-jour. Désormais, après chaque attaque,
on vérifie que sa famille n'a pas été touchée,
et puis on continue à gérer la routine quotidienne:
on n'espère même plus que les choses changent...On
continue à préparer une fête de renaissance
spirituelle, de libération, et de vie, en organisant tout
pour oublier la mort, la violence, et la guerre.