Incursion dans les territoires palestiniens...

 

Le chauffeur de taxi est nerveux. Il a accepté de m'emmener dans la première localité palestinienne des territoires palestiniens en bordure de Jérusalem. Il me prévient qu'à un moment donné, après le contrôle d'identité, il faudra fermer les vitres de la voiture malgré la chaleur accablante. Bien qu'il soit Arabe, la plaque numéralogique de son taxi est israëlienne, et il a déjà été lapidé à cet endroit, ne tenant son salut qu'à une fuite rapide.
Dans le sens de la sortie, la route est libre.

Le point de contrôle dont il parlait est de l'autre côté de la route, dans le sens de l'entrée à Jérusalem.

Une longue file d'attente de voitures s'égrenne très lentement. "Il faudra prévoir une heure d'attente au retour. Au moins." On ferme les vitres. Le chauffeur enlève précipitamment la plaque placée sur le tableau de bord où figure le nom de sa compagnie de taxi. "Enlèves tes lunettes de soleil, vite." "Pourquoi?" "Il n'y a que les Israëliens pour porter des lunettes de soleil." Interloquée, j'enlèves mes lunettes. A présent, dans une voiture bouillante, je cligne des yeux, le soleil réverbérant toute sa luminosité sur la route de poussière.
Voilà. Nous sommes en "territoire occupé" comme continue à le dire la BBC sans se rendre compte de l'ironie de l'inversion. Mon guide m'explique. "Là les taxis couleur jaune d'oeuf, ce sont des taxis de l'Autorité palestinienne, avec une plaque différente, verte."

"Que font-ils là?" "Ils amènent les travailleurs palestiniens ici, et ensuite, ceux-ci prennent des taxis israëliens, en groupe de quatre ou cinq le plus souvent, pour entrer en Israël et venir y travailler. J'ai déjà travaillé comme ça avec eux. Mais maintenant je ne veux plus. C'est trop dangereux, même pour moi, qui parle Arabe." "Que disent la plupart d'entre eux, quand on parle avec eux ?"
"Ils en ont marre. Ils veulent que la situation s'améliore. Ils n'en peuvent plus. La plupart ont des familles à nourrir, et avec la fermeture des territoires, ils ont mangé toutes leurs maigres économies. Ils n'ont plus rien."
"L'ONU leur distribue pourtant de la nourriture avec l'UNRWA?"
"Pas assez. Ici ausi, les gens désespèrent. Tu vois tous ces magasins: ils sont vides. La petite ville dépendait entièrement de Jérusalem. Magasin de carreaux en gros, taille de marbre, fournitures du bâtiment. Depuis que les Juifs ont peur de venir ou que tout est fermé certains jours, les entrepreneurs ne viennent plus se fournir. Plus un client, regarde."
Le taxi s'arrête. On entre dans un magasin de carreaux. On joue aux clients étrangers. Il faut parler anglais. De toute façon, dans ce premier magasin, visiblement, personne ne parle hébreu. Nous sommes à quelques kilomètres de Jérusalem, et les deux cultures ne se sont pas rencontrées. Les prix sont dérisoires. trois fois moins qu'en Israël. On comprend que certains aient risqué leur vie pour faire des affaires, la tentation est grande. On ressort. Un autre magasin. L'ambiance est plus tendue. Le propriétaire tente plusieurs fois de me lancer des mots en hébreu pour me tester. Je contrôle mes réactions pour ne pas avoir de réactions. je répète mes questions en anglais. Il tente encore de me donner sa carte, en écrivant son nom en hébreu. Je lui demande alors son nom, en anglais. L'ambiance se détend ensuite étrangement. Mon guide lui a dit que je pouvais aussi lui parler en français. Quelques questions sur la situation, mais personne ne semble très bavard ici, et je n'ai pas mis mon badge de journaliste, de sorte que la méfiance est de rigueur. Visite terminée. Achat de deux cannettes de Coca-Cola rédigées en Arabe, et c'est déjà l'heure du retour. On sent que cette tension, dense à couper au couteau doit augmenter au fur et à mesure que l'on s'enfonce en territoire palestinien. Le taxi repart pour Jérusalem. Je sens que le chauffeur accélère instinctivement. Au retour, surprise: le point de contrôle israëlien n'est plus gardé. les voiture entrent librement: les forces de Tashal sont sans doute requises ailleurs... On ne peut pas tenir le pays étanche à 100%, et puis les routes ne sont pas le seul accès, c'est vrai, mais enfin, le contraste avec le contrôle, une heure avant, est frappant. De retour en Israël, je pense à cette phrase d'un de mes vieux professeurs de l'Université hébraïque: "quand on vit un an en Israël, on pense avoir tout compris, et on cherche à vite à écrire un livre, pour tout expliquer. Quand on a vécu plusieurs années ici, on comprend qu'on ne comprend plus rien, ou surtout, on ne voit plus de solution..."