Plus personne n'accepte de prendre pour argent comptant ce que ses yeux voient et ce que les oreilles entendent.

Article de Jean-Claude Guillebaud du nouvel-obs
Les faits sont là....
Timisoara en 1989, guerre du Golfe en 1991, intervention au Kosovo l'an dernier, nouvelle Intifada en Palestine auj . ourd'hui: voilà que la critique médiatique s'est définitivement imposée comme un genrejournalistique à part entière, un réflexe premier, une salubre routine. D'un événement à l'autre, la progression est spectaculaire. Et tant mieux ! C'en est bien fini de l'ingénuité informative ou du matraquage sans contrepartie. Une fausse innocence a été larguée en chemin. A l'hégémonie manipulatrice des images et des sons répond un affinement de la critique soupçonneuse. Les deux sont allés de pair. On pourrait même dire que s'est -dorénavant installée dans nos démocraties d'opinion une pédagogie du doute de plus en plus tatillonne.
En bref, la critique argumentée de la couverture médiatique occupe aujourd'hui une place considérable dans le grand flux journalistique. Avec le ProcheOrient, cette évidence est devenue criante. Il suffisait d'écouter, ces dernières semaines, sur n'importe quelle radio, les interventions d'auditeurs ou les polémiques entre invités pour s'en convaincre. De la mort filmée du petit Mohammed à Gaza à l'abominable lynchage de Ramallah, la guerre des images entre Palestiniens et Israéliens finissait par supplanter la guerre elle-même. Une bonne part des questions posées - sur les ondes comme sur le petit écran - concernait, en effet, non plus l'événement couvert mais la couverture elle-même. Ce questionnement se trouvait aussitôt relayé, répliqué, amplifié par la presse écrite. On pense à il excellent dossier critique de notre confrère « Télérama » sur la guerre des images. Avec une promptitude inhabituelle, on a donc analysé cette fois l'ambigtÛté des « hors champs » qui montrent toute la subjectivité de tel ou tel cadrage; on a pointé les erreurs de présentation de certaines photos; on a soupesé les efforts de chaque protagoniste pour instrumentaliser les reportages à son profit; on a disserté - utilement - sur la puissance symbolique (et possiblement perverse) d une séquence télévisée. Oui, plus efficacement que pour les guerres du Golfe ou du Kosovo, un soupçon ontologique a étéj eté sur le médiatique en général et la télévision en particulier. Il faut se féliciter de cette exigence informative sans cesse plus aiguë, de ces pinaillages toujours plus minutieux. Ils prouvent qu'en matière d'information audiovisuelle et photographique nous sortons de l'enfance et du premier degré. Plus personne - enfin! - n'accepte de prendre simplement pour argent comptant ce que ses yeux voient et ses oreilles entendent. Nous accédons à plus de complexité. La demande de vérité s'accroît. On a appris à « lire » les images, au lieu de les consommer. Oh, la bonne nouvelle! Une gêne bizarre, cependant, commence très paradoxalement à nous habiter. Il faut la prendre comme un signal. En s'obnubilant sur la critique du reflet, c'està-dire la couverture médiatique, ne finira-t-on pas par oublier la chose elle-même ?Autrement dit, une critique médiatique, sans cesse plus élaborée, ne risque-t-elle pas de reléguer au second plan l'événement proprement dit, avec sa rugosité, son poids de sang ?
Un événement qui, comble d'ironie, se trouverait insensiblement déréalisé, transformé en pur artefact journalistique par le fait d'une névrose questionneuse qui basculerait sans s'en rendre compte dans l'hypercriticisme. On éprouva cet indéfinissable malaise en regardant, l'autre dimanche (le 29 octobre) l'excellent « Arrêt sur images » de Schneidermann. A dépiauter systématiquement les photos publiées, à débusquer l'esbroufe, à mettre en question les choix inconscients des reporters, à pointer les prétendues mises en scène deslanceurs de cailloux palestiniens, à mettre en doute la vérité des cadrages, l'émission buta au bout du compte sur un soupir effaré - et assez extraordinaire dans sa simplicité - du photographe Patrick Chauvel: « Mais ces enfants meurent pour de vrai ! »
On n'y pensait plus J.-CI. G.