Yona Dureau: Jan Nowak Jezioranski, ou comment les alliés ont feint de ne pas entendre les nouvelles de l'extermination des Juifs. La conspiration du silence...

Nous avons tous en tête les interviews de Polonais particulièrement antisémites réalisés par Lanzman pour son film, Shoah. Nous avons tous en mémoire quelques faits historiques très sombres: la révolte des Polonais contre l'ordre nazi n'éclate qu'après la chute du ghetto de Varsovie. Tout Juif européen aujourd'hui, a donc l'idée plus ou moins préconcue, plus ou moins acquise, que les Polonais, très catholiques, n'ont rien fait pour éviter l'extermination des Juifs, et qu'ils se sont même réjoui de leur disparition, tel ce paysan filmé par Lanzman, qui passe son doigt en travers de sa gorge pour montrer le signe qu'il faisait avec sadisme aux déportés des trains qu'il voyaient passer.

Pourtant, il faut aujourd'hui relativiser ces notions, qui sans être fausses, sont erronées car elles ne présentent qu'une vision partielle de la vérité historique. Tous les Français n'ont pas été des résistants, et tous les Polonais n'ont pas été de sales collaborateurs aidant les Allemands à exterminer les Juifs, même s'il est indubitable que les Juifs revenus chez eux après la guerre et réclamant leurs biens ont parfois été massacrés, mais la même scène s'est répétée malheureusement dans tous les pays, et ne reste pas l'apanage des Polonais. Un nouveau témoignage concernant la période sombre de la Pologne sous l'occupation nazie remet en question aujourd'hui les circonstances de l'extermination des Juifs, en soulignant la passivité coupable des centres de décision militaire et politique des alliés.

I. La résistance polonaise et ses tentatives renouvelées pour faire réagir les alliés
II. Karski et son rôle dans la résistance polonaise et l'information sur l'extermination des Juifs
III. Le rôle de Jezioranski
IV. Des histoires vraisemblables...
V. Conspiration du silence ou stratégie militaire?

 

I. La résistance polonaise et ses tentatives renouvelées pour faire réagir les alliés

Jan Nowak Jezioranski était résistant pendant la guerre, membre de l'Armia Krajowa (l'armée de la patrie) de la résistance polonaise, et il témoigne aujourd'hui de ses efforts répétés et vains pour faire réagir les forces alliés et les pousser à intervenir pour empêcher le massacre de la shoah.

Jezioranski a 29 ans lorsqu'il rencontre Churchill pour la première fois. Il se sent pris de haut, considéré avec condescendance par cet homme qui est son aîné, d'origine noble, et se considérant comme partie d'une élite de l'intelligentsia. Il expose la situation des Juifs et la solution finale mise en place par Hitler, les camps de concentration, mais il perd tous ses moyens, il sent qu'il ne convainct pas. "Avec Eden , dit-il, je parvins à communiquer avec plus de succès. j'avais cependant le sentiment que les Britaniques étaient déjà au courant de l'extermination des Juifs. Eden ne donna aucun signe de surprise à l'écoute de mon rapport."

La résistance polonaise avait plusieurs plans possibles pour empêcher l'extermination des Juifs, explique Jezioranski. Elle demanda aux alliés de déclare publiquement et à plusieurs reprises que ceux qui se rendraient coupables de crimes d'anéantissement de population seraient jugés et punis après la guerre. Ce fut ce qui se passa en fait avec le procès de Nüremberg, mais aucune déclaration préalable, pendant la guerre, ne fut faite, alors qu'elle aurait pû avoir un effet dissuasif sur les rouages subalternes de la macabre entreprise. La deuxième demande de la résistance polonaise concernait le bombardement par les alliés des chemins de fer menant aux camps de concentration, ainsi que les chambres à gaz. La réponse alliée concernant les chambres à gaz fut que les bombardements pourraient toucher les prisonniers du camp. On sait aujourd'hui que les Américains rataient souvent leur cible car ils préféraient ne pas prendre de risque et lâcher leurs bombes de très haut, mais ce n'était pas le cas des aviateurs français et britanniques, plus soucieux des populations civiles. Les alliés prétendirent que les barraques des prisonniers étaient trop proches des chambres à gaz.

"Concernant le bombardement des lignes de chemin de fer menant aux camps de concentration", continue Jezioranski, "Eden me répondit très ouvertement que ces bombardements n'avaient aucun valeur stratégique militaire. Aujourd'hui encore, je me rappelle ses paroles: 'Si nous bombardons les lignes de chemin de fer, les Allemands les auront réparé en quelques heures, alors que nous risquons de perdre un ou deux bombardiers et leurs équipages. La seule façon de sauver les Juifs est de gagner la guerre, et c'est la raison pour laquelle il nous faut éviter de prolonger la guerre et éviter de mettre en péril notre aviation'. Nous pensions quant à nous que le bombardement de ces lignes aurait au moins un impact sur le moral, en faisant savoir aux Juifs que le monde savait ce qui se passait et n'était pas indifférent à leur sort."

Jezioranski pense que la réponse de Eden reflète réellement le point de vue stratégique britanique, et ne constitue pas un simple prétexte. Il lui est cependant difficile de pardonner aux britanniques pour ce qu'il considère avoir été de l'indifférence au sort des juifs européens. "Lors de tous mes rendez-vous, lorsque je faisais un rapport concernant l'extermination des Juifs, on ne me posa jamais aucune question. On ne me demanda jamais un complément d'information. Il n'y eut qu'un officier de l'intelligence service, dont je ne me rappelle plus le nom, qui fut atterré, et au bord des larmes."

De plus, après la guerre, Jezioranski fouilla dans les archives du cabinet de guerre britannique, afin d'y trouver des rapports concernant les rencontres qu'il avait eu avec Churchill et Eden. Il fut effondré en découvrant que "dans tous les rapports des rencontres que j'avais eu avec Eden et des discussions que j'avais eu avec d'autres membres du cabinet, le sujet de l'extermination des Juifs n'était pas mis en lumière."

         "Le paradoxe", continue Jezioranski, "c'est que les Britanniques craignaient tout le temps que l'extermination des Juifs ne soit révélée au public, précisément parce qu'ils croyaient au pouvoir du lobby juif (surtout aux USA) et à sa capacité d'exercer une pression sur les alliés pour changer de politique. Si une telle pression a été mise en oeuvre, elle s'est révélée inefficace."