Tisha Béav: l'infernale récurrence des destructions et des exils. Un cours du rabbin Ari Kahn retranscrit et adapté par Yona Dureau
Le Rabbin Ari Kahn vient
d'impressionner le monde intellectuel religieux israëlien
par la publication d'un ouvrage réunissant des parashot
hashavouiot remarquables, à la fois modernes, et traditionelles,
associant la kabbalah et les enseignements de Solovitchik. Son
livre Explorations, n'est maleureusement disponible qu'en
anglais pour l'instant.
Nous avons retranscrit son cours en prenant la parole à
la place de ce rabbin, mais sans prétendre nous attribuer
cet enseignement. L'adresse directe ne constitue qu'une adresse
plus agréable à la lecture.
Le premier temple, nous
enseignent les rahamim, a été détruit pour
trois fautes: gilouï eraïot, shifrat damim, et avoda
zara, soit la faute sexuelle, habituellement associée à
l'adultère, le fait de répandre le sang, soit le
meurtre, et l'idolatrie. Les rahamim enseignent aussi que chacune
de ces trois fautes remet en cause le judaïsme dans ses fondements.
Cela signifie que le judaïsme est incompatible avec une de
ces fautes, que l'on ne peut pas prétendre pouvoir tuer
ET /POUR respecter shabbat par exemple, ou justifier par ou pour
le judaïsme l'adultère ou l'idolatrie.
De cette logique découle aussi qu'il est enseigné
de préférer la mort à l'application d'une
de ces trois fautes.
De cet enseignement découle aussi que la destruction du
premier temple est là pour nous rappeller qu'on ne peut
exister en tant que nation si le prix à payer est l'une
de ces trois fautes, ou ces trois fautes prises ensemble.
Le deuxième temple,
nous enseigne les rahamims, fut détruit à cause
de la haine gratuite. La confrontation entre les fautes ayant
causé la destruction du premier temple (Talmud, Yehuma
p. 9 A), avec la faute ayant causé la destruction du deuxième
temple, est un enseignement traditionnel, que nous aborderons
après avoir confronté les fautes du premier temple,
avec le Livre de la Genèse, le Sefer Bereshit, les fautes,
et les punitions qui y sont décrites, puisque le Ramban
(Rabbi ben Nachman) enseigne au sujet de ce commentaire "Ma'assé
Avot Siman lébanim", (Midrash rabba, Bereshit, section
40/ sous-section 6) les actes des pères sont un signe pour
les fils, en d'autres termes, et c'est là la perspective
cruciale de notre lecture de la Bible, l'Histoire du peuple juif
est un témoignage, un enseignement, dont elle est indissociable.
Reprennant donc le livre de la Genèse, on peut lire "Et
Adam vit D. chaque jour dans le jardin d'Eden." Adam faisait
l'expérience de la plus grande proximité humaine
avec D. Et pourtant, il crut le serpent qaudn celui-ci lui dit
"qu'il [serait] comme D." s'il mangeait du fruit de
la connaissance. Voilà l'homme le plus élevé
dans la connaissance de D. qui accepte de se prendre pour D. Ceci
est incompréhensible en termes rationnels. Adam ne pouvait
de façon logique confondre l'humain et le divin. Son mouvement
psychique est donc plutôt de l'ordre du rejet, comme lorsqu'une
personne sait que quelque chose est faux, mais choisit, par sa
propre volonté, d'y croire. La première faute du
jardin d'Eden s'apparente donc à la faute de l'idolatrie,
avoda zara, dont le fondement consiste à choisir de rejeter
D., et choisir de croire à l'invraisemblable, tout en sachant
que c'est un mensonge.
La deuxième faute décrite par le livre de la Genèse
concerne le meurtre de Avel par Kaïn. Deux frères
s'entretuent. On peut y voir la haine gratuite dans sa forme la
plus caricaturale, comme le fait de répandre le sang, dont
parlait le commentaire concernant la destruction du premier temple.
La troisième faute est décrite lors de l'épisode
de la Tour de Babel:
"La terre était remplie de violence... Et les fils
des Noflim virent que les filles des hommes étaient belles
et les prirent pour femmes..." La Torah nous décrit
une situation où les individus s'unissent par impulsion,
sans réflection, épousant n'importe quelle personne.
C'est là une faute qui peut être mise en rapport
avec la faute sexuelle évoquée concernant la destruction
du premier temple.
En trois générations, les trois fautes du premier
temple sont réalisées. Or la punition donnée
à chaque faute est importante. La punition donnée
pour la première faute, celle d'Adam, du rejet de D., est
un exil, l'exil hors du Jardin d'Eden. La deuxième punition
infligée pour la deuxième faute, celle du meurtre
de son frère par Kaïn, est à nouveau un exil.
La troisième punition, concernant la troisième faute,
qui pourrait sembler la moins grave de toute, la faute sexuelle,
est la destruction totale, le hohban, par le Déluge. Les
premières fautes ne sont donc punies que par des exils,
marquant la patience de D., plus que la gradation entre des fautes
qui sont toutes à l'encontre des fondements du judaïsme
et du peuple juif. Lorsque la faute réapparait ensuite,
la destruction s'abat avec la dispersion.
En fait, la génération de la Tour de Babel avait
aussi rejetté D., en construisant la Tour, et l'on sait
que la construction de cette Tour avait amené les hommes
au meurtre, l'individu étant sacrifié pour l'édification
de la Tour, but unique et placé au dessus de tout. Cette
génération avait donc accompli à la fois
la faute sexuelle, mais aussi les deux autres fautes de meurtre
et d'idolatrie, la Tour important plus que tout. Après
la dispersion des hommes dûe à la perte de leur langue
commune, et qui équivaut à un exil, la destruction
totale du Déluge achève cette première phase.
les rahamim enseignent que les fautes du premier et du deuxième
temple sont aussi décrites dans le Sefer Shémot,
Les Nombres.
Lors de la faute du veau d'or, On constate que Koach a disparu,
alors qu'il était toujours présent auparavant. Les
rahamims en ont déduit qu'il avait été tué
pour sa fidélité à Moïse et à
D. et pour son opposition à la faute du veau d'or. En d'autres
termes, la faute du veau d'or, qui est évidemment une faute
d'idolatrie, et qui comportait avec l'orgie qui l'accompagna,
une dimension de faute sexuelle, avait aussi une dimension de
meurtre. Ainsi Cette faute repreait les trois fautes du premier
temple, et elle fut suivie de l'exil, pendant quarante ans dans
le désert, ainsi que de la destruction, puisque les fautifs
furent passés par l'épée.
Ainsi comprend-on que sans la faute du veau d'or, d'après
les rahamim, il n'y aurait pas eu d'exil dans le désert
et les enfants d'Israël seraient entrés immédiatement
en Israël.
Or la faute du veau d'or eut lieu le 17 Tamouz d'après
la mishna (Egel Hazaav), et si le texte de la Torah nous montre
une répétition historique des fautes, le calendrier
hébraïque aussi. Lorsque la faute du veau d'or eut
lieu, nous dit le midrashe, les lettres qui se trouvaient sur
les tables tenues par Moïse s'enflamèrent et s'envolèrent.
Il ne lui resta plus en main que deux tables de perre. Et alors
que les lettres et leur sainteté élevaient ces pierres
et leur donnaient une légèreté, au point
que Moïse était comme porté par les tables,
une fois désacralisées par la disparition des lettres,
les tables pesèrent tant que Moïse pouvait à
peine les porter. Aussi, lorsque Moïse jeta les tables "tahat
ha har" "sous la montagne", ce sont deux tables
de pierre vides qu'il jeta sous la montagne plutôt que de
détruire le peuple. De même, le 17 Tamouz, des siècles
plus tard, les murs de Jérusalem connurent leur première
brèche, car leur sainnteté avaient disparu, et ils
n'étaient effectivement plus que des murs, qui pouvaient
donc être abattus facilement. De la même façon,
le temple, désacralisé, ne devient qu'un édifice
de pierre, qui peut être détruit, et après
la destruction, c'est l'exil qui s'ensuit. Les fondements du temple
sont dans le peuple, car le temple ne réalise dans la matière
que ce que le fondements du judaïsme réalisent dans
l'homme. Si ces fondements dans le peuple sont effacés,
le temple n'a plus lieu d'être et l'exil commence, car le
peuple en tant que nation n'a plus lieu d'être.
Le veau d'or fut le résultat de la confusion, de la même
façon que les prophètes, eux étaient dans
la confusion, et que le temple se réduisait peu à
peu à un édifice de pierre.
Si nous reprenons donc la question originale de l'équivalnce
de la faute de la haine gratuite avec les trois autres fautes
du premier temple, cette faute les valait toutes. On constate
que l'exil du premier temple dura 70 ans, alors que l'exil du
second temple dure toujours, ce quui montre l'ampleur de la faute
du second temple. Le Hefez Haïm déclare que la Sinat
Hinam était surtout dans la façon de commettre une
faute plutôt qu'une faute particulière.
Cet enseignement associant le livre de Va'ikra et la méguilat
Ester nous éclaire sur le sens de "la façon
dont la faute est commise".
La punition infligée aux Bnei Israël, dans le livre
de Va'Ikra, est justifiée par la phrase "ki lo aiou
lomdim Torah bésimha ou bétov levav" (Détéronome
ch 28, verset 47) (car ils n'apprenaient pas la Torah dans la
joie et avec tout leur coeur). Cette phrase n'est utilisée
à aucune autre occasion dans toute la Torah, mais elle
apprait dans la description de Haman dans la méguilat Ester,
lorsque celui-ci sort de sa rencontre avec la roi, et juste avant
qu'il ne voit Mordehai qui refuse de la saluer. Et tout d'un coup,
ce refus lui fait dire que rien ne vaut plus rien lorsqu'il voit
Mordehai agir ainsi. Il ne rêve plus que de destruction,
et de la mort des Juifs Le Hefez Haim en déduit que le
sens le plus essentiel de ce rapprochement est que la faute de
Haman, comme la notre est de ne pas savoir se réjouir,
avant tout, de se que nous avons, et qil insiste sur l'expression
hébraïque qui est: être "sameah béralko"
(Pirkei Avot ch.4 section 1), non pas heureux de ce qui est à
lui, mais heureux de ce qui est à l'autre. Il faut donc
savoir se réjouir de ce que les autres ont, autrement dit
savoir se contenter de ce que nous avons, et cesser de voir dans
le bonheur des autres une cause de haine, mais savoir s'en réjouir.
Sinon nous sommes tels Haman, et notre haine sera toute aussi
destructrive, empêchant jusqu'à l'union de notre
peuple, et jusqu'aux fondements du judaïsme, pour lesquels
et seulement pour lesquels existe le temple.