Yona Dureau: les voies de l'identification à son anti-modèle ou l'une des raisons de la montée de l'extrémisme

Jeudi 26 juillet, un attentat sanglant secoua Israël.
Une voiture ramenant quatre Palestiniens d'une fête de mariage fut attaquée, et les quatre occupants tués.
Jusqu'à aujourd'hui, les responsables n'ont pas été trouvés.
Un organisme, "l'organisation de la sécurité des routes", revendiqua l'attentat, mais sans qu'il soit possible d'identifier ce groupe, car il existe au moins six organismes différents de ce nom dans les territoires de Judée Samarie, dont le nom est soit exactement le même, soit une variante proche telle que "l'organisme des routes sûres", "de la sûreté sur les routes"...
L'attentat avait lui-même une forme assez particulière et douteuse: dès le premier reportage télévisé, on annonça en effet que les étuis des fusils mitrailleurs, tous marqués, avaient été abandonnés près de la voiture palestinienne.
Revisionons la scène. Un groupe qui serait un groupe juif, dit à présent de "résistance" (mahteret), attaque une voiture palestinienne en plein territoire palestinien, sous contrôle de l'Autorité palestinienne, et après avoir tué les occupants de la voiture à distance, grâce à des armes automatiques, voilà qu'ils prennent le soin de s'attarder sur place, au risque de se trouver nez-à-nez avec une autre voiture palestinienne, afin de laisser les étuis de leurs fusils sur place...
Alors bien sûr, depuis des années, les médias israèliens parlent de ces fous de Dieu qui habitent Hevron et Kyriat Arba, bien sûr, depuis l'assassinat de Rabin, on les croit, mais personne n'a encore expliqué pourquoi le ramat Kal (général en chef en charge de la région) avait annonçé aux Juifs de Hevron, un mois avant l'attentat de Goldstein, que les Palestiniens avaient accumulé des armes dans la mosquée et s'apprêtaient à massacrer les Juifs.
Ce ne serait donc pas la première fois qu'on essaierait d'inciter à la violence, que cette incitation émane du shabak, de l'armée, ou des Palestiniens.
Encore une fois, jusqu'à présent, aucune preuve, aucun responsable trouvé au pays du mossad, aucune piste semble-t-il, aucun preuve pour confirmer ou infirmer notre interprétation.
Un coup de téléphone à Hevron pour enquêter sur la possibilité d'une culpabilité du mouvement Kahr, déjà annonçée par les médias, confirme que Federman était chez lui à l'heure de l'attentat.
Une semaine auparavant, sa voiture a d'ailleurs explosé, alors que lui et sa femme étaient à Jérusalem.
On les a même accusé d'avoir piégé leur propre voiture, ou de faire du traffic d'armes, enfin les choses ne sont plus claires.
Sa version est que l'on a tout simplement cherché à le tuer, mais que ce jour là il n'avait pas pris sa voiture mais le bus, lui comme sa femme...
Coup de téléphone à Hevron, qui cependant m'électrise de frayeur, car pour la première fois depuis dix ans, pas de regret, pas de condamnation, pas de mesure dans le discours... "Tu sais quoi, eh bien si ce sont des Juifs qui ont fait cela, tant mieux, il faudrait le faire plus souvent...Il n'y a pas de raison que nous soyons les seuls à avoir peur de sortir et de prendre la route..."
Pour la première fois aussi, la Torah ne sert plus à calmer les esprits, pour la première fois, toute la retenue et le calme sont débordés par la colère, les deuils accumulés depuis des mois, la tension, la fièvre obsidionale d'un enfermement quotidien, les attaques incessantes...
Et brusquement, voilà que ces Juifs religieux, si forts, si calmes, si sereins, se moquent de ressembler ou non à la caricature que l'on a fait d'eux depuis des années...
Mettez quelqu'un dans une marmite sous pressiion et répétez lui qu'il est violent, dangereux, prêt à tuer, agressez le quotidiennement: combien de temps restera-t-il de marbre et ne réagira-t-il pas ?
Au delà des différences de leurs situations respectives, les Juifs de Hevron risquant tous les jours leur vie, et les Arabes israèliens vivant surtout des difficultés économiques et des phénomènes de rejet quotidien, les phénomènes d'extrémisation sont les mêmes. Combien de temps, les Arabes israèliens qui sont encore fidèles à Israël resteront pacifiques, lorsque tous les jours on s'adresse à eux comme s'ils n'étaient pas différents des Palestiniens qui posent des bombes, comme si leur désir était de tuer les Juifs. A-t-on réfléchi un seul instant aux raisons qui poussent un très grand nombre d'Arabes aujourd'hui à fuir les territoires palestiniens et à venir demander la nationalité israëlienne, sous tous les prétextes possibles? Ceux qui appartenaient aux deux cent familles qui ont choisi librement de reconnaître l'Etat d'Israël en 1948 méritent-ils d'être assimilés aux lyncheurs de Ramalah?
Aujourd'hui, on me dit que c'est la guerre, et que la guerre est sur tous les fronts, et qu'il est absolumentt interdit d'acheter quoi que ce soit chez les Arabes, y compris les Arabes israëliens... Une guerre économique est venue seconder les échanges de coups de feu. Cette politique est en soi très problématique, et mérite réflexion, car en privant les territoires palestiniens de revenus, on pousse dans les bras du Hamas une population affamée. Mais même si cette politique peut avoir une certaine logique, pour les stratèges qui espèrent ainsi affaiblir l'Autorité palestinienne, ou raisonner le peuple par la faim, l'application de cette logique envers les Arabes israëliens est dénuée de toute vue à long terme.
Rejettés par les Palestiniens, les Arabes israëliens, sans travail et sans revenu, ne peuvent alors espérer trouver une issue du côté israëlien si celui-ci les rejette.
Faut-il les condamner à l'extrémisme pour qu'ils soient à nouveau admis dans un camp? On parle des émeutes de Nazareth pour condamner en bloc tous les individus.
A-t-on quand même réfléchi au fait que le jeu du Hamas a toujours été de venir placer des bombes dans les lieux ou la cohabitation des Juifs et des Arabes était bonne, à Ein Kerem, à Jérusalem Est, et que c'est peut-être précisément parce que ces groupes là ne les rejoignaient pas dans leur lutte que tout était fait pour briser l'entente cordiale.
On peut se demander combien de mois il faudra à ces Arabes israëliens pour cesser de résister, et pour finir par s'identifier à l'image que nous leur renvoyons.
Cette identification à une image violente par des groupes auparavant pacifiques est sans aucun doute le phénomène le plus inquiétant, le plus trouble, et le plus triste, de l'évolution des événements en Israël. Il n'est pas question ici de juger les Israëliens, qui vivent une "drôle de guerre" depuis trop longtemps, mais de tenter de comprendre un des mécanismes de la montée des extrèmes qui a lieu dans tout conflit, et qui se profille aujourd'hui en Israël.