L'ombre des éclairs
VILLAMOK ARNYEKA
 
" Ecrits sur un ton sobre et dans un style dense, bien ciselé, les beaux poèmes d'Eszter Forrai, montrent d'une manière très nette que la poésie, loin d'être un luxe, est un acte vital qui permet aux poètes authentiques, comme l'auteur de l'Ombre des éclairs d'arracher aux ténèbres, des lueurs qui permettent aux rescapés des tragédies de l'histoire, de supporter la vie malgré la persistance de souvenirs pénibles".
Jacques Eladan
 
Eszter Forrai est née à Budapest, fille d'un Juif polonais et d'une mère d'origine russe.
Fait ses études à l'université de Budapest. Quitte la Hongrie en 1962 Naissance de sa fille Anna. Elle travaille actuellement au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris.
 
Les nombreuses infimes vibrations d'un quotidien prosaïque à l'extrême se métamorphosent dans sa poésie en message créateur d'amour, d'humanisme et de paix dans le vacarme assourdissant de la métropole.
La symbolique de ses vers brefs et concis est révélée par les représentants naturels de la profondeur et de hauteur que sont entre autres la mer, l'abîme, le ciel, le soleil et les rochers."
Eva Emese Gàl
Le recueil Collection privée d'Eszter Forrai, qui présente les deux versions écrit par l'auteur en hongrois et son adaptation en français par Sylvie Raymond-Lépine, frappent par son originalité car c'est une suite de 34 brefs portraits de poètes et sculpteurs classiques et contemporains. Sous la conduite de la poétesse qui travaille au Musée d'art moderne de Paris, on visite avec un vif plaisir son musée imaginaire qui va de Rembrandt à Frans Schuursma, en passant par Millet, Rodin, Soutine, Chagall, Modigliani, Dali ou Alain Kleinmann.
Chaque poème est une description impressionniste qui essaye, dans un style dense et bien ciselé, de dévoiler le génie de chaque artiste à partir d'un tableau ou d'une statue célèbre, dans lesquels s'est manifestée la singularité lumineuse de sa version. Ainsi Chagall est défini par ces jolis vers/ " Tu fais chanter ton pinceau / oiseau enivré de printemps" Par moments, la poétesse transcende l'approche descriptive par une réflexion philosophique sur la finalité de l'Art: "D'un seul geste / tu fixes l'éphémère " ou sur les correspondances entre les différents arts /
" Rire / d'un chur d'enfants / sculpteurs / poètes / Ensemble tourbillonnons."
Ce recueil n'est pas sans rappeler le célèbre poème de Baudelaire les Phares, ce qui donne une idée de sa profondeur et de ses qualités esthétiques.



 EN GUISE DE PIERRE TOMBALE

Pour le mémorial de juif
martyr de Budapest.
 
Le saule pleureur dans un mouvement de balançoire
Etire ses branches
Quelle est cette prière par l'arbre chuchotée?
Ce sont des noms des martyrs
Chants rythmés des soupirs du silence
Feuilles figées en pierres tombales.
Sur elles le froid l'hiver n'ont plus de prise
Accusations en toute langue
Que leurs chants
"N'accordons aucun oubli !"
Scandent ces noms gravés sur les feuilles
Multitude d'yeux accusateurs
et qui partout nous hantent
Ghetto de Budapest
Auswitz
Treblinka
Majdancek

 IN MEMORIAM

Ta prière aux morts
S'élevait dans le ciel.
Comme seule réponse
On t'a octroyé
LE SILENCE
L'ETERNITE
Sans tombe
Ni pleurs
Mon PERE enseveli
Sans Sépulture
Sur une terre
INCONNUE
 
Giorgio de Chirico
Solitude des statues immobiles
ciel implacable
cri déchirant
ombre étirée
quartier de sphère
courbe parfaite
aile de papillon épinglé.
LAC DE MONTAGNE
Un escalier de vagues me propulse
jusqu'au lac de montagne
Baie accueillante
enfouie derrière les arbres
Comparable à la Femme de Loth
transformée en statue de sel
il suffit que l'on m'effleure
pour que je ressuscite
E. FORRAI
 

LES ESCALIERS
A Edouard Roman, Anatole Alban, Céleste
Les marches
cheminent
deviennent
escaliers
vagues transfigurées
que baigne le soleil
alors, léger, céleste, aérien
rayonne le duvet d'eider
nous fûmes surpris
par les froids janvier
quand au Danube
les escaliers débouchèrent
Au moment
où nous ôtâmes
nos bottines
de leurs fusils
des soldats nous visèrent
Dans notre innocence
nous n'étions que des enfants
ces fusils
n'étaient que des jouets
Nous ne connaissions
ni la guerre
ni les bombes
A peine avion-nous eu le temps
de nous réveiller
Sur les berges du fleuve
obscurcies par le ciel preuve hurlantes
les bottines témoignaient.