Le Musée d'art et d'Histoire du Judaïsme
présente du 15 novembre 2000 au 05 mar 2001
L'oeuvre de l'artiste peintre Friedl Dicker-Brandeis
Vienne 1898- Auschwitz 1944
Le camp de Terezin
Elle fut déportée à Térezin en 1942, où elle s'occupa particulièrement des enfants du camp
 
Témoignage
 
Friedl ne parlait pas beaucoup mais je me souviens qu'elle disait : « Chacun recèle son propre univers, chaque être et chaque chose sur terre recèle son univers propre. Le désir irrépressible qui veut saisir l'essence d'une chose peut rendre fou. La beauté est mystérieuse. Tout ce qui est beau recèle un mystère. La beauté n'est ni forme ni reproduction de la nature, elle se manifeste dans des modifications, dans la diversité. Il n'existe rien d'absolu. Ni de généralement accepté. Les phénomènes les plus connus, les mots les plus rebattus peuvent être vus constamment sous un angle nouveau. La beauté statique n'existe pas.
 
Autoportrait sur un carton à dessin
 
L'esprit d'un tableau réside dans ses missions, dans le refus du superflu. » Et naintenant je reconnais tout cela dans mon travail. Elle disait qu' un papier déchiré était beaucoup plus vivant qu'un papier découpé. Les ciseaux coupent mécaniquement. Pourquoi disait-elle cela ? Peut-être parce qu'il n'y avait pas assez de ciseaux Et lorsque jef ais un collage, je continue à déchirer le papier.
 
Lorsque je posais trop de questions à Friedl, elle devenait très silencieuse et se repliait sur elle-même. De ce point de vue, elle était plutôt compliquée. Elle était tellement différente de toutes les personnes que j'avais rencontrées auparavant. Elle était une énigine pour moi. Et c'est peut-être pour cela queje ine souviens si bien de tout ce qu'elle disait à l'époque. Elle disait, par exemple : « Mets encore un peu de lumière ici, cela renforce l'obscurité, et ici dessine l.'obscurité, cela renforcera la lumière. » Ou : « Le noir et le blanc contiennent beaucoup de couleurs. » Comment était-ce possible ?je le lui demandais mais elle ne donnait pas de réponse. Aujourdhui jeconiprends.
On peut juger une personne à partir de l'influence qu'elle exerce sur d'autres. J'éprouvais auprès d'elle un sentiment analogue à celui quon éprouve chez le médecin. Elle était elle-même la médecine. Je n'ai toujours pas percé le mystère qu'est pour moi son sentiment de la liberté. Elle nous l'a transimis comme un courant électrique. Et pourtant elle ne nous aj ainais imposé ses opinions. Il y avait une rontière, un espace de souveraineté. je suis ici et vous êtes là-bas. Sa voix douce nous plongeait dans un état très particulier. Nous voulions tellement nous rapprocher d'elle. Et lorsque nous pensons à elle aujoued'hui, chacun pense à une Friedl différente - à des heures de cours différentes, à des paroles différentes Friedl ne parlait jamais d'elle. Elle venait d'une autre planète.
Edna Arnit, entretien avec Elena Makorova


Terezin/ Auschwitz (1942-1944)

Le camp de Terezin
Elle fut déportée à Térezin en 1942, elle s'occupa particulièrement des enfants.

Terezin est une forteresse du XVIII' siècle, située à soixante kilomètres au nord-ouest de Prague. La propagande nazie l'appelait « une agréable colonie juive », « un cadeau du Führer aux juifs ». En réalité, il s'agissait de dissimuler la véritable nature de « la solution finale de la question juive ».

Tous ceux qui arrivaient à Terezin devaient passer par un poste de contrôle où ils étaient dépouillés de leur argent et de presque tous leurs effets personnels. Un travail leur était ensuite attribué.

Les Juifs devaient s'auto -administrer. Gestion du logement et de la nourriture, répartition du travail, santé et même, préparation des listes pour les transports vers l'Est - vers les camps de la mort incombaient aux détenus. Les prisonniers devaient ainsi dépendre les uns des autres, être constamment sur leurs gardes et se méfier de tous.

Avant la guerre, Terezin comptait environ six mille habitants. En 1942, tous furent déplacés et réinstallés ailleurs, afin de faire place à 5 3 000 Juifs. En tout, 140 000 juifs passèrent par Terezin ; 88 000 d'entre eux furent ensuite envoyés en camp d'extermination, pour la plupart à Auschwitz Birkenau. 33 340 moururent à Terezin, de faim, de maladie, des
conditions de vie déplorables.

Les déportés venaient de Tchécoslovaquie, d'Allemagne, d'Autriche, de Hollande et du Danemark. Beaucoup avaient fait des études supérieures, étaient bien organisés et avaient une expérience de militant sioniste. Regroupés selon leurs centres d'intérêts, ils menaient une intense vie culturelle qui servait de vitrine à la propagande nazie.

Artistes, intellectuels, scientifiques, tous étaient censés mettre leurs talents au service de " la cité idéale des juifs ", comme disaient les nazis. On pouvait assister à des conférences, à des représentations théâtrales pour adultes et pour enfants, à des concerts, à des récitals de musique, à des lectures de poésie, et lire des journaux et des magazines recopiés à la main. Il y avait aussi un collectif d'artistes chargés de peindre des tableaux représentant une réalité idéalisée.

Au ghetto, les enfants de plus de quatorze ans devaient travailler. Officiellement, l'enseignement y était interdit. Aussi, les prestations régulières des instituteurs, des conférenciers, des peintres et des gens de théâtre entrent dans la catégorie « activités de loisir ».

Ministre de la Propagande, Goebbels se plaisait à dire : "Pendant que les juifs de Terezin sont assis au café, boivent, mangent des gâteaux et dansent, nos soldats doivent supporter tout le fardeau d'une terrible guerre". Une équipe de cinéma de Prague tournera même un film de propagande sur la "belle vie" des juifs à Terezin.

1942-1944 : Avec d'autres éducateurs, Friedl loge dans la maison des filles L 410. Elle parvient à animer des ateliers de dessin pour les enfants.

En plus de ces cours, elle s'occupe d'enfants traumatisés ou infirmes. Le froid, le surpeuplement et les maigres ratent de nourriture sont cause de maladies et d'épidémies dans la « cité idéale » de Terezin. Indifférente au risque de contagion, Friedl travaille avec les enfants mis en quarantaine.

Il est difficile de s'empêcher de relire son oeuvre à la lumière de ce qu'elle a accompli avec ses élèves et avec les enfants à Terezin, de ne pas regarder en parallèle les peintures qu'elle fit à partir de son exil de Vienne, à Prague puis à Hronov, puis à Terezin et son travail de pédagogue. Friedl DickerBrandels semble trouver dans la peinture un territoire hybride à la fois quadrillé par le champ de son exil et de son enfermement, et déchiré ça et là par des échappées vitales vers des horizons plus oniriques. Ainsi aux paysages qui marquent autant de stations vers la fin, répondent comme des ouvertures ou des refuges les tableaux nourris de visions de rêve. Il faut avoir lu les lettres qu'elle échangea avec ses amis, ses élèves, pour saisir la tension qui l'anime, les images qui l'habitent, les lumières, les formes qu'elle a retenues, les visions et les exigences impérieuses qui la maintiennent dans ce monde en le lui faisant oublier. C'est une sorte de liberté, qu'en peinture et dans son enseignement, elle exprime par son refus des cadres qu'imposerait le choix d'un style, une indépendance profonde qui la sauvent et la stimulent. Elle fera de ce refus de la « leçon », au sens d'une application de la règle, la clé de son oeuvre et de son enseignement.