Tanger, ville mythique, a souvent été une révélation pour des peintres comme Henri Matisse frappé par sa végétation et sa lumière ou pour des écrivains comme Paul Bowles séduit par son cosmopolitisme et sa sensualité.
Il n'est donc pas étonnant que tout tangérois et même tout visiteur ne puisse se soustraire à la fascination irrésistible que Tanger a su exercer de toujours.
"Une Jeunesse à Tanger" a comme point de départ une photo récente de la maison natale de l'auteur. C'est ainsi que renaît l'ancien Tanger des années 40 à 60 : la ville, les habitants, les coutumes, les promenades, les amours, tout gravite autour du souvenir qui, peu à peu, s'élabore et finit par nous donner une vision réaliste et émouvante d'une époque fabuleuse, disparue à jamais.
Ce livre, empreint de nostalgie souriante, est écrit dans une forme littéraire riche en images et en mots évocateurs, se lit page à page avec un intérêt croissant. Il saura plaire, au-delà du tangérois arraché à sa terre et à l'exilé en proie au mal du pays, à tout lecteur qui se laisse porter par le charme d'un texte.

Ce livre est moins l'autobiographie d'une personne - mais c'est aussi cela - qu'une histoire de l'époque légendaire de Tanger qui s'inscrit entre les années 1940 à 1960. Au fil des pages, l'auteur, avec une émotion retenue, nous conduit dans sa maison natale, dans les rues et les souks de cette ville mythique ainsi qu'au lycée et sur les plages. Récit d'une nostalgie qui nous plonge au cur d'un monde disparu.
David Bendayan est né à Tanger. Après des études secondaires au lycée français, il enseigne dans les écoles primaires et secondaires tangéroises. Emigre en 1966 au Canada. Études supérieures en lettres à l'Université McGill. Professeur de français et d'espagnol dans les écoles secondaires de Montréal. Chargé de cours à l'Université de Montréal.
David Bendayan, est professeur de français et d'espagnol. Chargé de cours à l'Université de Montréal.
L'auteur David Bendayan peut être rejoint par
E-mail : dbendayan@hotmail.com ou au 230-2762.
Extrait page. 10) :
Mais de quel univers s'agit-il ? Question ardue, car comment saisir l'essence d'une ville protéiforme ? Este le Tanger en carton-pâte véhiculé par les films hollywoodiens ou le bazar d'illusions colporté par les manciers américains ? La ville de toutes les jouissances permises ou le repaire des aventuriers et de. ontrebandiers ? L'espace des âmes errantes en quête de paradis artificiels ? Chacun a son propre Tanger. le mien fut celui d'un temps béni où la vie était faite de mille plaisirs anodins, mais enrichissants.
par Nelly Roffé
 
Extrait page 16
Sur le même palier résidaient des locataires pour le moins étranges qui inspiraient au gamin que j'étais un sentiment de frayeur. C'était une famille de Tétouan, vivant pratiquement recluse. Si d'aventure quelqu'un sonnait chez eux, la porte s'entrebâillait précautionneusement et, par l'étroite ouverture, on découvrait, l'espace de quelques instants, une petite femme fluette, dans la cinquantaine, qui promenait, autour d'elle et du visiteur, des regards craintifs et scrutateurs. Elle échangeait à la sauvette quelques mots avec son interlocuteur et se hâtait de claquer la porte, non sans avoir sondé auparavant, d'un il méfiant, son champ de vision.
La fenêtre de leur intérieur était presque au ras du sol. Toutes les fois que j'entrais dans l'immeuble, je voyais, dans un coin de l'embrasure, le visage rond et blême d'une femme à la chevelure argentée, au regard vitreux et apathique. Cette figure, figée et inexpressive, me remplissait d'épouvante. Je me demandais s'il s'agissait bel et bien d'un être humain ou d'une sorte de mannequin ou de momie qu'on aurait déposée là, derrière la vitre. A la maison, mes
parents parlaient de ces gens en termes voilés, par sousentendus. Le mot qui revenait souvent était hechizo qui signifie envoûtement. Dans mon cerveau romanesque, au matin de
la vie, nourri de lectures fantastiques et de romans policiers, ce terme se dilatait, s'amplifiait dans mon esprit. Messes noires, paroles incantatoires, encens enivrant,... mon imagination se donnait libre cours.
De Dlus, un événement se produisit qui vint étayer et intensifier cet effroi. Un avant-midi, nous enten
diimes des cris, des vociférations en arabe, provenant de la rue. Un attroupement de musulmans menaçants s'était amassé devant la porte de la maison. Nous crûmes pour un moment qu'il s'agissait d'une de ces manifestations politiques qui avaient lieu périodiquement à la veille de l'indépendance ce qui, par ailleurs, n'était point rassurant Peu à peu, quand la tempête se calma, la vérité, si inconcevable fût-elle, se fit jour. Dans l'espoir de soulager les souffrances de la mère, une vieillarde que personne n'avai entrevue ou dans le dessein de guérir la sur paralysée qui passait ses journées clouée sur sa chaise, devant la fenêtre, oin avait attiré une jeune fille arabe dans l'appartement. De quel stratagème usa-t-on : l'appât de quelques friandises ou de quelques sous ? A quel exorcisme la petite femme fluette, prêtresse de cette cérémonie, se livra-t-elle ? Quel sort pensat-elle jeter pour conjurer le mauvais il ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que ce scandale frappa d' ostracisme ces femmes qui, pareilles à des héroïnes de Garcia Lorca, se cloîtrèrent davantage dans leur solitude et leur étrangeté.
Les mois s'écoulèrent. Un matin, on cogna à notre porte. Les coups étaient violents, comme désespères, accompagnés de gémissements. Ma mère ouvrit. La frêle femme apparut sur le seuil, toute en larmes. On s'enquit : sa vieille mère, assoupie, ne donnait aucun signe de vie. Maman, à la vaillance sans mesure, descendit et constata que la pauvre femme s'était éteinte dans son sommeil. A travers la porte laissée entrouverte de l'appartement montaient jusqu'à moi des lamentations, des pleurs et des prières qui me glaçaient le sang.
Dès lors, en signe de gratitude, le regard se fit plus souriant, la porte s'ouvrit toute grande à notre passage et des offrandes de gâteaux, qu'on avait bien soin de ne pas entamer, nous furent souvent apportées. C'est ainsi que des rapports se nouèrent. Cependant, la suspicion ne se dissipa point.
La roue continua à tourner. (sic)