Du Ghetto à l Emancipation.
Le Refuge et l'école d'horticulture de Plessis-Piquet
Le Refuge du Plessis-Piquet
Les membres du Conseil d'administration du Plessis de 1888
Inauguration du Plessis-Piquet
Commémoration de l Armistice de 1918 au Plessis Robinson
Une Cérémonie patriotique à Plessis-Robinson 
 
 
Le Refuge et l'école d'horticulture de Plessis-Piquet
 
Parmi les instruments mis à la disposition de la Communauté Juive française après 1789 par les notables juifs, le Refuge et l'Ecole d'horticulture pour garçons de Plessis-Piquet trouvent une place toute particulière. En effet, plus d un siècle après le décret émancipateur, ils ont une importance considérable car ils furent les derniers outils éducatifs que les institutions juives mirent en pratique pour instruire et éduquer les enfants juifs de la Capitale avant la fin du XIXème siècle. Ils furent le complément de l' Ecole du Travail'' qui avait été créée sous le Second Empire et qui se retrouvera plus tard sous le label 'ORT . Ainsi la régénération par l'apprentissage des métiers manuels s'acheva par l'accession aux métiers de la terre. Quelques enfants, ayant étudié au Plessis-Piquet, travaillèrent ensuite dans les colonies agricoles du Baron de Rothschild en Palestine, d'autres enseignèrent à Mikvé Israël et d autres encore travaillèrent dans les Colonies du Baron Maurice Hirsch en Argentine. Cette école d'horticulture servit avant tout d'exemple pour la création de l'école d'horticulture de jeunes filles de Brie-Comte-Robert qui devait être dirigée par Melle Dreyfus, fille du Secrétaire de la Commission d'administration du Plessis-Piquet. Elle n'a vécu que le temps d'un été, la grande guerre allait briser bien des rêves et déboucher sur bien d'autres espoirs.... Mais comment était née cette institution ?.
Le Refuge du Plessis-Piquet
En 1888, par l'entremise de ''L'Univers Israélite'', le Refuge de Plessis-Piquet demandait un directeur (1). Les Candidatures devaient être adressées à Mr Hirsch, Président du Comité d'organisation, 1 rue de Castiglione, à Paris. A la fin octobre de cette année était désigné comme directeur par le Comité d'organisation du Refuge du Plessis-Piquet de M. Isaac (2), Lieutenant-Colonel d'artillerie en retraite, officier de la Légion d'Honneur, comme directeur''.
 
Les membres du Conseil d'administration du Plessis de 1888:
La Commission du Conseil d administration du Plessis-Piquet en 1888 se composait de vingt six membres, dont un chrétien, M. Bonjean, Président de la Société de Protection de l'enfance abandonnée ou coupable. Le bureau se compose de MM. le Grand Rabbin de Paris, M. Hirsch, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, Président, A. Bloc et Georges St Paul, Vice-présidents, Achille Dreyfus, trésorier et René Dreyfus, secrétaire.
 
Inauguration du Plessis-Piquet
 
Le Refuge du Plessis-Piquet entra en activité vers 1888 mais ce n'est que le 3 mai 1891 qu eut lieu l inauguration du Refuge, L Univers Israélite publiait:
''L'Univers a parlé à plusieurs reprises déjà de ce bel établissement, et en a annoncé dans son dernier numéro la prochaine inauguration. Voici quelques détails à ce sujet:
 
Un grand nombre d'invités, plus de 200 personnes, s'étaient rendus le dimanche 3 mai à l'appel du Comité. Le Gouvernement était représenté par M. Tisserand, inspecteur-général de l'Agriculture. Etaient présents en outre, les membres du Comité; M. Goldschmidt, président de l'Alliance Israélite; le directeur et plusieurs professeurs du Séminaire; plusieurs rabbins et membres du Consistoires; une délégation des élèves du Séminaire; M. Jourda, directeur de l'orphelinat; M. Rellaub, directeur de l'Ecole du Travail, Mme Zadock et sa fille, Mme Wogue et son fils; M. Eugène Bloc, délégué cantonal; etc... (3)
Les invités arrivent par la gare de Fontenay, où des voitures les attendent. Le temps était splendide. Les invités en profitent pour parcourir la vaste propriété, dont ils admirent le bel aménagement. Ce domaine, construit par Colbert et qui a appartenu successivement au duc du Maine, à la princesse d'Orléans, etc... , est merveilleusement situé sur la colline qui domine la vallée de Fontenay-aux-Roses, à peu de distance de Sceaux et de Robinson. Une superbe grille donne accès à une vaste cour où les élèves prennent d'ordinaire leurs récréations. Le domaine est composé de deux parties bien distinctes, séparées par la route de Fontenay au Plessis-Piquet; la partie sud de cette route mesure 8 hectares et constitue le parc ou la plaine, terminée à l'est par un étang de 2 hectares. La partie nord (clos de la Montagne et clos aux Asperges) comporte 7 hectares; on y remarque un magnifique belvédère.
A trois heures on se rend dans une salle de classe, décorée pour la circonstance. Sur l'estrade prennent place les élèves avec leur surveillants et leurs professeurs, les membres du Comité et autres notabilités.
Le président du Comité, M. Joseph Hirsch, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, prend la parole. Il fait l'historique de l'oeuvre du Refuge, dont les promoteurs ont tenu avant tout à trouver un emplacement éloigné de la Capitale, où la jeunesse est exposée à tant de périlleuses tentations.
Après de longues recherches on trouva le domaine de Plessis-Piquet, qu'on acquit au prix de 190,000 francs. Mais tout y était dans un état déplorable. L'appropriation, dirigée par l'habile architecte, M. Aldrophe (4), a nécessité une dépense de 144,000 francs. - M. Hirsch raconte ensuite par le menu tout ce qui a été fait pour atteindre le double but de l'oeuvre: Moraliser et secourir. L'institution reçoit: 1° les enfants abandonnés ou insoumis; 2° les enfants qui lui sont confiés par l'autorité administratives et judiciaire. Tous doivent avoir, au moment de leur admission, plus de huit ans et moins de seize. Ils reçoivent une bonne instruction primaire et religieuse. Ils exécutent, autant que possible, tous les travaux nécessaires à l'entretien de l'établissement et du matériel. Les promoteurs de l'Oeuvre ont acquis à cet usage une propriété importante de près de 18 hectares, car ils avaient et ont encore pour but de créer un établissement horticole, capable d'inspirer aux jeunes israélites l'amour de l'horticulture.
 
Au point de vue physique, les progrès sont constatés par des pesées mensuelles, dont les chiffres comparatifs témoignent de l'excellent régime de la maison. Tous les élèves jouissent d'une santé parfaite, et chacun a été frappé de leur bonne mine.
Au point de vue de l'instruction primaire et religieuse, les progrès ne sont pas moins sensibles. Tous savent aujourd'hui lire, écrire et assez bien calculer, outre l'instruction primaire, un professeur leur fait deux fois par semaine un cours de botanique. L'instruction religieuse, à laquelle le Comité attache beaucoup d'importance, est confié au soussigné, qui est chargé en outre de faire l'office le samedi. Tous les élèvent lisent couramment l'hébreu, traduisent les principales prières et presque tous savent le ''Shéma'', la prière après le repas, etc... C'est en leur parlant de Dieu et des beaux principes du Judaïsme que nous espérons faire de ces jeunes gens de bons israélites et de bons français.
S. Bénédict, Rabbin''.
La fille de M. René Dreyfus, secrétaire du Comité du Plessis-Piquet, fut reçue au Certificat d'Aptitude à l'Enseignement, la presse juive de 1888 l'a présenté ainsi:
''Mlle Dreyfus vient d'être reçue après un brillant examen au Certificat d'aptitude à l'enseignement secondaire de jeunes filles (ordre sciences)''.
Cette jeune femme devient la directrice de l'Ecole d'Horticulture pour Jeunes Filles de Brie-Comte-Robert. Après avoir inauguré en été, en automne 1914, cette école ferma ses portes.
Après la Guerre de 14-18, l'Ecole d'Horticulture pour Garçons du Plessis-Piquet fut transférée à Ars-sur-Moselle. En 1847 avait été créée à Ars-sur-Moselle la forge de Saint Benoît par MM. Dupont et Dreyfus. La forge consista d'abord en un haut fourneau qui produisit des moulages notamment des coussinets de chemin de fer.
 
La Première Guerre Mondiale préleva un lourd impôt du sang parmi les élèves de l'Ecole d Horticulture du Plessis-Robinson. Quarante cinq élèves furent tués au combat et chaque année à l'occasion du 11 novembre, l'Association des Fils et filles des déportés juifs de France dépose une gerbe de fleurs et appelle un à un les noms des glorieux soldats morts pour la France.
Commémoration de l Armistice de 1918 au Plessis Robinson
 
A l occasion des festivités du 10ème anniversaire de l Armistice de 1918, L Univers Israélite publiait un compte rendu de l inauguration du Monument aux Morts au Plessis-Robinson, en 1928 :
Une Cérémonie patriotique à Plessis-Robinson ;
 
L anniversaire de l armistice, dimanche 11 novembre, fut commémoré dans la petite commune de Plessis-Robinson par l inauguration d un monument aux morts de la guerre. Cette cérémonie a pris une importance particulière pour nous par suite d une circonstance émouvante : parmi les 77 noms gravés sur le monument, 47 sont juifs, sur lesquels 45 engagés volontaires, tous élèves de l Ecole horticole, établie alors au Plessis-Piquet.
 
Peu de personnes se rappellent aujourd hui cette institution créée aux portes de Paris et qui a réussi à transformer un grand nombre de jeunes gens immigrés en bons jardiniers.
 
Chaque année, l école organisait une section à l exposition d horticulture au Cours la Reine, où elle recevait le 1er prix. La guerre surgit : tous ses élèves, quoique n ayant nulle obligation militaire (comme étrangers) se sont, d un élan magnifique, rendus aux Invalides... Et sur les champs de bataille ils ont laissé 45 de leurs camarades.
 
L école fut fermée après la guerre ou plutôt transféré en province.
A la cérémonie d inauguration du monument une délégation de la Société des volontaires Juifs, drapeau en tête. Une magnifique couronne fut déposée par elle au pied du monument.
 
Après le discours du maire et l appel des morts, M. S. Goldenberg, président de l Amicale des Anciens élèves de l Ecole horticole, prit la parole, pour évoquer en termes émus le souvenir de ses 45 camarades tombés au champ d honneur. Il fit ensuite un exposé de la fondation de l école, qui voulait enraciner au sol de France les déracinés des pays des progromes. Aujourd hui, le village de Plessis, en adoptant les 45 juifs morts pour la France, montre ses sentiments fraternels vis-à-vis des Juifs immigrés et leur donne leur l exemple de la véritable hospitalité française.
 
Ensuite M. Jules Jean, ancien président de l Amicale des anciens élèves de l Ecole Horticole, fit un grand discours patriotique et parla de ceux qui, n étant pas nés dans la commune, ni même sur le sol français, ont donné leur vie pour la France, pays de la liberté et du droit.
 
M. Krouker, président des Volontaires juifs, remercia les autorités de Plessis-Robinson pour la délicate pensée qui les poussa à inviter les anciens combattants juifs à assister à cette cérémonie. Il signala le retentissement qu elle aura à travers le monde juif, qui associera pieusement les jeunes horticulteurs juifs, morts pour la France, avec l Suvre de propagation de l agriculture qui jouit d une grand popularité parmi les Juifs. Il parla de la Russie, où la crise économique d après guerre a provoqué la naissance d une classe rurale juive importante ... Votre mouvement témoignera aux générations futures le dévouement des juifs étrangers pour leur pays d adoption. Aux yeux des Juifs, il sera désormais comme un fragment sacré de ce mur des pleurs, où viennent se recueillir les enfants d Israël .
 
Après une minute de silence la cérémonie prit fin.
 
Voici la liste des Juifs, élèves de l Ecole horticole, tombés pour la France et dont les noms sont gravés en deux colonnes sur le monument :
 
Edouard Berkowitz, Dinin, Eisenbeth, Grunbaum, Haller, Julewitz, Kasmin, Lajeunesse, Lévy Isaac, Linkewer, Medzioukès, Mette, Obstler, Rudnanski, Simon Gaston, Vous Léon, Weinstein, Worms Salomon, Kleinhoff Abraham, Kleinhoff Marcel, Konetzki, Fischer, Lévy Moïse, Cohn André, Lewinger, Gottlieb Léon, Liebsket, Guttman, Ginsburger, Marx Henri, Marx Gabriel, Gottlieb Marcel, Kupniss, Gross, Ottenberg, Sandler Samuel, Aron, Landschner, Suraqui Emile, Suraqui Maurice, Punch, Ketterer, Radzanowsky, Netter.
 
J.B.
Le Baron Maurice De Hirsch
Un philanthrope et une visionnaire
 
Le XIXè siècle est le siècle des ismes . Non seulement, c est le tournant de toutes sociétés modernes occidentales, c est également l éveil des nationalismes. Comme tout peuple aspirant à l indépendance, le Peuple Juif, en Europe Orientale, s éveille de sa longue souffrance et de son exil. Il veut prendre en main et de nombreux théoriciens juifs commencent à édicter les principes émancipateurs qui mèneront vers la Liberté. Moses Hess, dans son livre Rome et Jérusalem , jeta les bases d un sionisme socialiste qui pour pourtant ne satisferont pas les masses juives défavorisées. Il fallait quitter la Russie, la Pologne, la Lithuanie, la Galicie, etc.. mais pour aller où ? Le sionisme naissant, par l installation et le développement de la terre ancestrale, était-il l endroit exacte pour la réalisation de l utopie messianique ? L Amérique, nouvel eldorado, était-il le nouvel Eden ou chaque homme, notamment le juif, pouvait-il se créer une nouvelle vie et être un homme nouveau ? Cette terre d asile éradiquerait-elle l antisémitisme, donnerait-elle aux juifs une identité de citoyen du monde ? Peut-être l avenir de l homme juif était-il dans les phalanstères d Argentine ; de nouveaux horizons, une nouvelle langue, une nouvelle société, tout à construire à l aube du siècle nouveau. A l instar de leurs frères émancipés en France, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, était-il possible que les fils de Jacob puissent jeter leurs hardes et leur mentalité du ghetto pour rentrer de plein pied dans la société européenne civilisée au risque de perdre leur âme ?
 
Un homme fut à la croisée des chemins de l émancipation et de l autodétermination de ses coreligionnaires ; le Baron Maurice de Hirsch. Fort de ses sentiments de solidarité ses frères désargentés et à-culturé, ce bourgeois anobli apporta une réponse avant le sionisme hertzlien au xénophobie antijuif mondial. A la charnière de l histoire des Juifs de France, avec l Alliance Israélite Universelle, du nouvel homme juif américain et du pionnier argentin, il fut de tous les combats et soutint de sa bourse toutes les initiatives pouvant conduire le peuple juif au progrès.
 
Le baron Maurice de Hirsch (1831-1896) est issu d une grande famille juive d Allemagne. Sa mère Karoline Wertheimer lui a fait donné une des meilleures instructions tant laïque que religieuse. Descendant de banquiers juifs de cour, il s est entretenu avec toute la noblesse européenne. Il fut l un des intimes du Prince de Galles et de l Archiduc Rudolph d Autriche.
 
Associé aux opérations bancaires de Bischoffsheim et de Goldschmidt, il épousa en 1855 Clara, fille du sénateur Jonathan Bischoffsheim, de la branche belge. Clara de Hirsch laissa son nom dans l histoire des Juifs d Argentine, car son nom fut donné à l une des premières colonies créées par Maurice de Hirsch. En effet, dès 1891, le Baron Hirsch avait conçu un projet ambitieux : l Association Juive de Colonisation ; une organisation pour faciliter l émigration des Juifs Russes vers l Amérique du Sud et du Nord. L Association Juive de Colonisation fut doté d un budget de 108 millions de francs (or) afin d acheter des terres pour .... établissement des colonies dans diverses parties de l Amérique du Sud et dans d autres pays pour l agriculture, un film publicitaire et d autres buts . Le Comité central de la J.C.A. fut domicilié dans le rue de Petersbourg à Paris afin d organiser l émigration des juifs russes vers l Amérique du Sud et un corps régissant fut installé en Argentine pour diriger le travail dans les colonies. La plupart des colons passèrent petit à petit de la colonie collectiviste à la ville.
 
Ses autres contributions philanthropiques ont englouti d immenses sommes d argent tant pour les écoles galiciennes, divers hôpitaux de Londres ou à l Alliance Israélite Universelle.
 
Il fut également à l initiative d un projet tout à fait spécial : la création d un refuge et d une école d horticulture pour la jeunesse délinquante juive à la fin du XIXème siècle. Il employa quelques élèves de cette école dans ses colonies d Argentine.
 
Frédéric VIEY
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Notes:
 
1) Au Plessis-Piquet: M. Samuel Hirsch, le sympathique directeur du Refuge du Plessis-Piquet, l'ancien directeur de l'Ecole Agricole de Jaffa (Mikwé Israël), vient d'être chargé par son illustre homonyme de l'importante et difficile mission d'administrer les colonies de la République Argentine et d'en assurer le bon fonctionnement.
S. Hirsch, qui a succédé au Colonel Isaac (après un intérim de deux mois rempli par M. le Rabbin Bénédict), est resté près de deux ans à la tête de cette institution. Chacun sait avec quel dévouement il a géra les intérêts qui lui étaient confiés, avec quel rare habileté il a dirigé les travaux agricoles, avec quelle sollicitude paternelle il a veillé à l'instruction et à l'éducation des pupilles. Aussi laisse-t-il les plus profonds regrets dans tout le personnel de la maison. (L'Univers Israélite 1/8/1893''
2) le Colonel Isaac est le père de l historien Jules Isaac.
3) Madame Michel Ephrussi, née Beer, est la petite nièce de Giacomo Meyerbeer.
4) M. Aldrophe, architecte, fit les plans de la Synagogue de la Rue de la Victoire à Paris. Il appartenait aux services de la Ville de Paris et devint l'architecte du Consistoire.
 
Frédéric Viey