LA VIE EST UNE LANGUE ÉTRANGÈRE, par Pierre ZIMMER

Ancien journaliste (LeMonde, L'Express, . France Inter), co-auteur du Guide du placard (Le Seuil) et de Survivre dans ce monde hypocrite (Presses de la Cité), Pierre DIVIIVIER, 49 ans, est conseil en communication, spécialiste des relations avec la presse dans le domaine du conseil et de la formation.

Le roman qu'il publie aujourd'hui chez Publibook.com, La vie est une langue étrangère, met en scène un journaliste à la recherche d'un écrivain dont le personnage principal est Chim le Shlemil, atteint de maladresse congénitale.
Qui sont tous ces personnages ? L'un est-il le passé de l'autre, son miroir, son portrait en creux ?

La vie est une langue étrangère est une mise en abyme, parfois tragiquement drôle, sur la recherche d'identité, la confusion des genres, la culpabilité, le souvenir ... et la maladresse congénitale !

Le premier chapitre du roman de Pierre ZIMMER peut être consulté et le livre commandé sur le site www.publibook.com

La vie est une langue étrange ., par Pierre Zimmer
Publibook.com, Novembre 2000
152 pages, 68,00 francs TTC
(Egalement disponible en version numérique)

Voici un extrait choisi par Alliance page 115

Et puis j'ai grandi. Et Plus je grandissais, Plus je devenais maladroit, gauche, emprunté, empoté, mal dans mes pompes, pataud et godiche et que sais-je encore. Toutes ces attitudes légitimaient ma condition de shlémil quasi professionnel; ou bien, on m'avait tellement dit que j'étais un shlémil que je commençais à le croire, que je m'étais mis dans la peau du personnage, que je m'étais totalement identifié à ce que devait être un shlémil (qui le sait?) et que cette raison d'être induisait une manière d'être.

Au moment où j'allais entrer en sixième au lycée Jacques Decour accompagné de l'espoir maternel et fantaisiste que j'en sortirais dentiste, nous avons déménagé et j'ai intégré le lycée Voltaire, escorté de ce même fol espoir. Mon destin était d'ailleurs scellé à l'âge de trois ans environ.

A ce stade de la narration, il me paraît important d'ouvrir une parenthèse afin d'expliquer ce qu'est l'ambition par délégation chez la mère juive: l'ambition de la mère juive pour son fils (pas pour ses enfants en général, mais pour son ou ses fils) est sans bomes, irraisonné et encore moins raisonnable. Cette idée fixe, Sorte de revanche sur le passé ou sur l'espèce, tient de l'entêtement obtus, à mi-chemin entre le bulldozer emballé et le cheval fou piqué par un taon. Ça n'a rien à voir avec la logique ou la cohérence. On a beau lui expliquer gentiment et calmement qu'il n'est pas possible de sortir dentiste d'un lycée, son désir filial repose uniquement sur la volonté mise en oeuvre pour parvenir à ses fins et non pas sur d'éventuelles capacités nécessaires à la réalisation de ses souhaits. « Quand on veut, on peut! » Cet adage sans appel met en principe un point final à la discussion.

Il y avait déjà longtemps que mes parents cherchaient à déménager. Peut-être désiraient-ils tout simplement agrandir leur champ visuel un peu étriqué mais aussi il leur importait de donner plus d'espace à leurs enfants. J'allais enfin moi aussi avoir ma chambre, à moi, mon domaine, mon lieu personnel, mon coin où je pourrais tout à loisir accrocher les posters de mes idoles (mon choix éclectique allait de Jacky Moulière à Richard Anthony en passant par Frank Alamo) aux murs, classer ma collection de porte-clés pendant une semaine entière, laisser installés en permanence mon train électrique et mon circuit 24, ne pas ranger mes affaires dans mon armoire, laisser traîner mes livres et mes disques sur mon fauteuil et ne pas faire mon lit. Le rêve, quoi!

Les parents ont mis environ un an à trouver l'objet de leur convoitise, qui correspondait partiellement à leur désir. Petite annonce dans le Figaro le matin-même. C'était un échange entre appartements soumis à la loi de 1948. Visite de ma mère sur le coup de midi pour apprendre qu'il y avait une reprise à verser en liquide et se rendre compte que la vieille dame occupante de ce logement de belle surface, à moitié sourde, utilisait sa baignoire comme réservoir à charbon, ce qui lui évitait de descendre à la cave trop souvent.

« Je vais revenir ce soir avec mon mari » hurla Manuelle en partant, persuadé que son époux, au retour de son travail, ne jugerait pas utile de faire le déplacement au récit de sa description apocalyptique. Elle se trompait. Non seulement, Jean alla voir l'appartement, soupçonnant une pépite dans sa gangue mais, plus visionnaire que sa femme et, en se projetant dans l'avenir, entrevoyant immédiatement comment on pouvait aménager les espaces, il prit sa décision sur le champ. Il se demanda juste si son épargne serait suffisante pour payer la reprise. Une affaire fut conclue fin juin. Nous déménageâmes le premier week-end de juillet. mes parents firent les démarches nécessaires pour que j'intègre le lycée Voltaire à la rentrée suivante. L'appartement était spacieux avec son double-living qui donnait sur un petit jardin devant le cimetière du Père-Lachaise. Mais comme on ne le surplombait pas, le haut mur d'enceinte nous préservait d'apercevoir tombes et tombeaux, monuments funéraires, et tout ce folklore mortuaire qui, hors de son contexte et son environnement, donne à chacun en permanence une humeur maussade.

Il n'avait qu'un seul gros défaut, cet appartement-perle rare. Une tare majeure, même. Je n'y avais pas ma chambre. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées... Adieu mes projets fous d'indépendance. Je dormirai résolument dans le double-living, dans un trou à shlémil. C'était nul. Il allait falloir faire avec. En fait, dans ce nouvel appartement où chacun commençait à trouver ses marques sauf moi, je me rendis rapidement compte que je n'y avais pas de place, pas ma place. Je pris cet endroit en aversion. Et comme ce moment a coïncidé avec notre retrait définitif de Trouville pendant les périodes estivales, j'ai reporté ma répulsion et mon ressentiment sur notre habitation principale. Refermons la porte et le ban.

Nous refermons cette paranthèse en citant la dédicace du livre de Pierre Zimmer
"La vie est tragiquement drôle". Nous en sommes persuadés.