Yona Dureau, UniversitÈ de St Etienne, Mme Haudry Perenchio ,
Relations intercommunautaires juives et chrÈtiennes
Les Traces dans Shakespeare

Article du colloque international


"Relations entre les juifs et les autres communautÈs dans les pays anglophones
"
du 16,17,18 dÈcembre 1996 organisÈ par L'UniversitÈ Paris X sous la direction de M. Claude LÈvy et Mme Frison.
Article publiÈ avec l'accord de M. LÈvy qui souhaite que de nombreux lecteurs d'Alliance viennent aux journÈes d'Ètude de l'annÈe 98-99 sur identitÈs(s) et judaÔsme et au colloque international qui aura lieu en l'an 2000.

Rencontres du TroisiËme Type Les autres piËces, les autres personnages, et les piËces shakespeariennes

Les Rituels Juifs dans l'oeuvre shakespearienne

HÈbraÔsmes dans la langue shakespearienne

Les Juifs et leurs rituels  Conclusion
   
   

 
Shakespeare. Ce nom est un pilier de la littÈrature anglaise. Lorsque j'Èvoquais il y a dix ans avec des professeurs d'anglais de l'UniversitÈ Lyon 2 certaines occurrences du texte montrant des connaissances de cabbale chrÈtienne, et de kabbale juive, je voyais leurs sourcils se froncer, avant d'entendre un jugement qui tombait comme un couperet :
"vous n'allez quand mÍme pas prÈtendre que Shakespeare Ètait Juif! Et puis tout le monde sait qu'il n'y avait pas de Juifs en Angleterre ý cette Èpoque!"
Etudiante ý JÈrusalem ý l'UniversitÈ hÈbraÔque, je discutais des sources juives dans Shakespeare avec Yosef Dan, puis avec Moshe Idel (ÈlËves de Gershon Sholem) :
"C'est Èvident pour nous, mais nous nous gardons bien d'en Ècrire une seule ligne car officiellement, nous ne sommes pas des enseignants d'anglais!".
A mon retour en France, j'Ètudais deux ans ý l'UniversitÈ Paul ValÈry, et je frÈquentais souvent la bibliothËque du centre ÈlisabÈthain, o˜ je rencontrais M. Maguin.
Je rencontrais ý nouveau une rÈsistance qui exprimait la crainte de bouleverser des frontiËres clairement tracÈes entre communautÈs diffÈrentes, frontiËres que des dÈcennies de recherche sur les groupes religieux avaient peu ý peu ÈlevÈes.
Ces frontiËres tombent peu ý peu, et ce gr’ce ý des recherches et des colloques comme celui organisÈ par Mme Frison, et qui montrent que si un fer existait ý Londres pour marquer les convertis au judaÔsme, c'est prÈcisÈment parce que les individus Èchangeaient d'un groupe ý l'autre, et ce certainement plus qu'ý notre Èpoque considÈrÈe comme ouverte.
Je ne vais pas dans cet exposÈ prÈsenter les traces kabbalistiques et cabbalistes ( voir notre dossier ý ce sujet) chrÈtiennes dans Shakespeare, bien que leur nombre illustre une connaissance qui ne pouvait Ítre purement livresque.
Nous savons que certains enseignements ne se transmettaient que de rabbin ý ÈlËve.
Je vais commencer par vous prÈsenter les traces de rencontres intercommunautaires dans l'oeuvre de Shakespeare, avant de me pencher sur les coštumes et rituels juifs dÈcrits ou ÈvoquÈs dans l'oeuvre shakespearienne et qui impliquent une connaissance de visu, avant de terminer sur des hÈbraÔsmes typiques, qui sont comme les traces orales de conversations inter-communautaires.

I. Rencontres du TroisiËme Type
 
Les cahiers des Ambassadeurs retracent des communications importantes entre Catholiques et Protestants, mais montrent aussi que certaines boutiques d'imprimeurs servaient de centre de rencontre et de diffusion de la culture hÈbraÔque, kabbalistique et autre.
ConsidÈrant le caractËre clandestin de cette culture et de la prÈsence des Juifs en Angleterre, j'ai ludiquement choisi d'appeler ces rencontres "rencontres du troisiËme type", rencontres qui restaient plus ou moins secrËtes, dissimulÈes, ou du moins discrËtes.
Cette clandestinitÈ nous est signifiÈe par la tonalitÈ particuliËre que prend l'allusion faite concernant une telle rencontre. On ne peut en parler de faÁon dÈvoilÈe. On dissimule dans un contexte comique. On marque une source par une phrase anodine, insignifiante, effacÈe par une tirade bouffonne qui suit. Il serait donc excessif dans cette perspective de considÈrer une information comme dÈrisoire parce qu'elle est donnÈe dans un contexte comique. Bien au contraire, dans notre quÍte des anomalies, nous avons prÍtÈ une attention particuliËre aux passages bouffons des comÈdies.
Une premiËre transposition historique importante apparaÓt dans The Merchant of Venice o˜ l'un des adversaires du marchand s'appelle Bassiano.
Rappellons que la piËce toute entiËre est une inversion en miroir d'une anecdote fort connue de cette Èpoque et qui s'Ètait terminÈe par une intervention du Pape pour sauver un Juif qui ne pouvait rembourser un emprunt.
Une inversion supplÈmentaire faisant de Bassiano-le Juif un chrÈtien opposÈ au Juif permet de voiler un certain nombre d'allusions aux coutumes juives dans sa bouche ou dans celle de Portia sa fiancÈe.
Qui Ètait le personnage historique de Bassiano?
La famille des Bassiano Ètait la famille des musiciens juifs de la cour d'Angleterre depuis Henri VIII, originaires de Venise. Situer Bassiano dans le contexte vÈnitien n'est donc pas innocent. Un autre dÈtail semble renforcer la thËse d'une rencontre directe entre un membre de cette famille et Shakespeare : la piËce montre Shylock hantant le Rialto.
Or le ghetto de Venise, est assez proche du Rialto. Autre connaissance particuliËre, Shylock se fait accompagner d'un serviteur chrÈtien, armÈ, pour rÈpondre ý l'invitation de Bassiano.
Les Juifs n'avaient pas le droit de sortir la nuit du ghetto d'une part, sauf s'ils se voyaient accompagnÈs d'un chrÈtien, mais de plus, ils avaient ý leur service des chrÈtiens venus proposer dans le ghetto de menus services. Il fallait bien un contact juif ý Shakespeare pour connaÓtre de tels dÈtails, et la prÈsence des Bassiano ý la cour d'Angleterre et dans la piËce du marchand de Venise est une piste intÈressante. Nous verrons dans notre deuxiËme partie que cette piËce montre une connaissance de certaines pratiques et croyances juives qui soutiennent encore cette hypothËse. Que dire enfin de Bellario, autre personnage shakespearien d'origine visiblement juive, puisque jusqu'aujourd'hui subsistent des familles juives de ce nom ý Venise.
Autre piste, autre hypothËse :
l'obsession de Shakespeare pour les oies est difficilement rÈductible ý la reprÈsentation de l'Angleterre populaire, des jeux du pays de Galles en particulier. Certes ý cette Èpoque, on devait manger des oies, et l'injonction de Macbeth enjoignant un de ses suivants ý venir griller son oie peut Ítre prise au premier degrÈ. Certes, l'oie est un animal sacrÈ dans nombre de civilisations, symbole de l'’me dans la civilisation indo-europÈenne transmis dans l'inconscient collectif par les archÈtypes culturels. Mais aucune coutume anglaise ne fait Ètat d'enterrement de l'oie et la phrase
"I'll go and dance on the grave of the goose" ("j'irai danser sur la tombe de l'oie")
ne me paraÓt pas avoir un sens littÈral sauf si on suppose que l'oie dÈsigne David Gans, qui avait traduit une premiËre fois son nom en arrivant en France, et qui pouvait trËs bien avoir traduit son nom ý nouveau pour certains cercles d'Ètude .
La prÈsence de David Gans en Angleterre a dÈjý ÈtÈ prouvÈe. EvoquÈe par AndrÈ NÈher dans son livre sur David Gans, l'importance de David Gans a ÈtÈ dÈveloppÈe et dÈmontrÈe par Mme Frison. Parler donc de David Gans, c'est aussi signer l'existence d'un contact, d'une rencontre.
Enfin, Shakespeare a eu des contacts multiples certes avec des Juifs, mais non identifiÈs, pour aborder le texte biblique dans sa version hÈbraÔque.
Prenons pour exemple les paroles de Caliban, personnage rustre de La TempÍte , dont on peut noter que le nom se dÈcompose en Cain et EVL (lu alors sous sa forme hÈbraÔque dÈpourvue de voyelle)-Abel.
Ce personnage Ènonce une citation du texte biblique hÈbraÔque, alors mÍme que la traduction de James I n'a pas encore ÈtÈ publiÈe si l'on considËre les dates officielles
(The Tempest, 1611 ; The Holy Bible, 1611)
Caliban : I must eat my dinner.
This island's mine, by Sycorax my mother,
Which thou takest from me. When thou camest first,
Thou strokest me and madest much of me,
wouldst give me
Water with berries in't, and teach me how
To name the bigger light, and how the less,
That burn by day and night [...]
(The Tempest, Act I scene 2, line 330)
Bible James I verset 16
And G. made two great lights the greater light to rule the day and the lesser light to rule the night
 
L'expression "bigger" utilisÈe par Caliban est en fait plus proche du texte hÈbraÔque d'origine, et ne se voit utilisÈe dans aucune traduction antÈrieure ý celle de James I.
Cette connaissance du texte hÈbreu ne se limite pas ý une connaissance livresque.
Nous allons le voir ý prÈsent :
Shakespeare, dont la tradition des bibliothÈcaires de la British Library rapporte qu'il avait lui-mÍme ÈtÈ un des traducteurs de la Bible de James I, Shakespeare connaÓt aussi un bon nombre de rituels juifs. Il s'agit de rituels quotidiens ou bien associÈs ý des coutšmes liÈes ý des fÍtes, et seule une connaissance du milieu juif pouvait les lui avoir fait connaÓtre.

II. Les Rituels Juifs dans l'oeuvre shakespearienne
 
Plusieurs prÈsentations s'avÈraient possibles. Je pouvais vous prÈsenter ces rituels selon l'ordre traditionnel, en respectant leur application quotidienne ou annuelle, ou bien prendre quelques piËces, quelques personnages soupÁonnÈs de judaÔsme dans Shakespeare, et Ètudier leurs faits et gestes. CommenÁons par cette deuxiËme hypothËse en nous penchant sur la piËce fameuse du Marchand de Venise, avant d'aborder la seconde en Ètudiant des rituels juifs prÈsentÈs de faÁon Èparse dans quelques piËces.

1. Les Juifs et leurs rituels
Shylock est le fameux marchand juif, vÍtu de la "Jewish gabardine" semblable en cela ý tous les marchands juifs de Venise, qui devaient en outre porter un chapeau jaune, le jaune Ètant la couleur rÈservÈe aux Juifs. Le nom de Shylock signifie "celui dont la/les boucle(s) est/sont timide(s)". Son nom est donc une allusion directe ý la coutume concernant les paÔos, c'est-ý-dire l'interdiction biblique de raser les trois cÙtÈs du visage expliquant que les Juifs religieux ne coupent pas leur cheveux devant les oreilles. Cette coutume chez les Juifs sÈpharades - c'est-ý-dire donc bien de la communautÈ de Venise, ou de celle de Londres rÈfugiÈe d'Espagne - est plus souvent appliquÈe en retirant la mËche de cheveux derriËre l'oreille pour plus de discrÈtion, comme si la boucle Ètait "timide". On peut aussi voir dans ce nom le destin de Shylock, qui va s'Èloigner du judaÔsme par intÈrÍt et va donc d'une certaine faÁon avoir honte de ses boucles.
A l'Acte I scËne 2, vers 32, Bassiano invite Shylock ý dÓner.
Shylock refuse ý cause des lois de la kashrut, et ce de faÁon vÈhÈmente et explicite :
Bassiano : If it please you to dine with us.
Shylock : Yes, to smell pork ; to eat of the habitation which your prophet the Nazarite conjured the devil into. I will buy with you, sell with you, talk with you, walk with you, and so following, but I will not eat with you, drink with you, nor pray with you.[...]
(The Merchant of Venice, Act I scene 2, l. 32)
 
On peut supposer qu'un chrÈtien quelque peu informÈ sait que les Juifs ne mangent pas comme les chrÈtiens et qu'ils ne peuvent consommer des aliments prÈparÈs dans un plat ayant auparavant servi des aliments non cashers.
Mais la logique des ÈvÈnements de la piËce suit une logique juive.
C'est lors de sa seconde invitation ý dÓner, lorsque Shylock cËde, qu'il perd sa fille. Cette logique appartient ý la tradition orale. Elle ne se trouve pas ý ma connaissance, dÈcrite ni dans la Michna, ni dans le Talmud.
Le comportement d'un homme a des consÈquences directes sur le destin de ses enfants, et sur celui de sa fille en particulier. Si son comportement le mËne ý l'assimilation, sa fille s'assimilera et se mariera avec un non-Juif. Il est donc significatif que ce soit prÈcisÈment ý l'heure o˜ Shylock dÈcide de renoncer ý la kashrut que sa fille s'Èchappe pour se marier avec un non-juif.
Jessica, sa fille, porte un nom qui lui-mÍme a donnÈ du fil ý retordre aux historiens. Le pËre du Professeur Lowe, ayant constatÈ que ce nom apparaissait dans un texte anglais pour la premiËre fois dans Shakespeare, avait cherchÈ dans les papiers du STARS (papiers d'Ètat civil juif de Londres) et retrouvÈ ce nom comme dÈsignant une veuve qui aurait procÈdÈ ý une transaction de maison au XIIIe siËcle. Le nom est donc significatif. Il est rare, il est juif, et il est historiquement liÈ ý une anecdote se dÈroulant ý Londres. Qui d'autre qu'un Juif pouvait avoir racontÈ cette histoire ancienne ý Shakespeare ?
Jessica, dans un dialogue avec Launcelot qui lui fait remarquer que son hÈrÈditÈ paternelle est lourde et que son ’me est damnÈe, lui rÈpond que ce ne sont pas les pÍchÈs du pËre qui retomberont sur les fils, mais que ce sont les pÍchÈs de la mËre. Par cette rÈponse, elle fait Èvidemment allusion au fait que le judaÔsme considËre que la judaÔtÈ est transmise par la mËre.
Launcelot : Yes, truly; for look you, the sin of the father are to be laid upon the children [...]
for truly I think you are damned. There is but one hope in it that can do you any good, and that is but a kind of bastard hope neither.
Jessica : And what hope is that, I pray thee?
Launcelot : Marry, you may partly hope that your father got you not, that you are not the Jew's daughter.
Jessica : That were a kind of bastard hope indeed : so the sins of my mother should be visited upon me. ( The Merchant of Venice, Act III scene 5)
 
Enfin, l'argument invoquÈ par Shylock pour refuser son argent et demander vengeance, est un argument religieux propre au judaÔsme : il lui est interdit de ne pas tenir une promesse, un serment sous peine de parjure Èternel, constituant le plus haut niveau d'offense, vis-ý-vis de la divinitÈ.
Portia : Shylock, ther's thrice thy money offer's thee.
Shylock : An oath, an oath, I have an oath in heaven:
Shall I lay perjury upon my soul?
No, not for Venice ( The Merchant of Venice, Act IV, scene 1)

2. Les autres piËces, les autres personnages, et les piËces shakespeariennes
On pourrait penser que ces dÈtails du texte sont le rÈsultat d'une petite enquÍte soucieuse de donner une certaine rÈalitÈ ý ses personnages. Les traces de rituels juifs dans les piËces shakespeariennes sont cependant d'autant plus remarquables qu'elles Èmaillent l'oeuvre sans Ítre liÈes ý des personnages juifs.
Par exemple, dans King Lear, Kent ý l'Acte II, injurie Oswald, en le traitant de "mangeur de viande brisÈe", ce qui ne constitue pas vraiment une insulte dans le monde anglo-saxon.
Oswald : What dost thou know me for?
Kent : A knave ; a rascal ; an eater of broken meats ; [...] (King Lear, Act II scene 1 v. 12)
Or, pour la tradition juive, un animal aux os ou ý la viande brisÈe est impropre ý la consommation, il est dÈclarÈ taref - impur - au moment de l'abattage.
Si nous suivons le thËme de la kashrut dans les piËces de Shakespeare, nous trouvons des expressions qui sont d'autant plus troublantes qu'elles correspondent ý des hÈbraÔsmes.
Dans Othello, Iago invective son Èpouse en l'envoyant aux cuisines :
Iago : Hark, how these instruments summon to supper
The messengers of Venice stay the meat :
Go in, and weep not ; all things shall be well
L'expression "stay the meat" n'existe pas en anglais, et c'est sa seule occurence dans les oeuvres shakespeariennes. En revanche, c'est un hÈbraÔsme, dÈsignant les directives trËs prÈcises concernant la cachÈrisation de la viande qui consiste ý la laisser - le verbe hÈbraÔque utilisÈ ici Ètant de mÍme racine que rester - dans le sel. Peut-Ítre que la prÈsence de messagers venus de Venise n'est pas non plus un hasard, et que ces messagers sont juifs.
Toujours en ce qui concerne la nourriture, notons la rÈcurrence du carbonado, inconnu des professeurs d'espagnol, dÈsignant apparemment de la viande grillÈe directement sur le feu, ce qui du point de vue de la kashrut juive la rend immÈdiatement consommable, ce qui dans le cas du foie ou des entrailles constitue mÍme la seule faÁon kasher de la prÈparer. Ce terme nous intÈresse aussi de par son origine espagnole Èvidente, alors que la communautÈ des juifs rÈfugiÈs ý Londres et ý Amsterdam venait aussi d'Espagne.
Quittons le domaine de la nourriture et considÈrons d'autres lois coutumiËres.
PÈricles dÈcide lorsqu'il apprend la mort de sa femme de se laisser pousser la barbe et les cheveux.
Ce rite est un rite de deuil juif. La piËce insiste sur la liaison de ce geste avec le sens du deuil puisque PÈriclËs se rasera de nouveau le visage quand il retrouvera sa femme qu'il croyait morte.
La barbe orne le visage des sages, nous dit le Talmud. Il s'agit alors d'une barbe qui reste de taille raisonnable, et qu'il est permis de tailler. Les piËces de Shakespeare abondent d'allusions ý des barbes que l'on souhaite voir attribuÈe ý un autre personnage, comme Dumain s'adressant ý Katherine dans Love Labor's Lost
A wife! a beard fair, health and honesty
(Love Labor's Lost, Act V, II, 830)
Dans la mÍme piËce Rosaline souhaite une barbe ý BÈrone, mais l'exemple est moins significatif puisqu'il peut s'agir d'un voeu d'une virilitÈ plus marquÈe.
Le mariage nous amËne ý considÈrer l'homme adulte. Le mariage juif combine trois formes lÈgalement possibles de mariage selon le judaÔsme : Èchange d'une bague d'une valeur estimable ; contrat de mariage Ècrit ; et relations sexuelles. Selon la loi juive, un cadeau de valeur ÈchangÈ Èquivaut ý un mariage. Dans ce contexte, la colËre de Shylock vis-ý-vis de sa fille qui a cÈdÈ la bague qui lui fut offerte par son Èpouse est double : c'est le signe mÍme de leur engagement qu'elle a cÈdÈ pour un singe.
Shylock : Out upon her!
Thou torturest me, Tubal :
It was my Turquoise ; I had it of Leah when I was a bachelor : I would not have given it for a wilderness of monkeys (The Merchant of Venice, Act III, scene 1, L. 125)
Autres gestes coutumiers : le respect du livre de la Torah s'exprime pour les Juifs sÈpharades par un baiser dÈposÈ sur le livre. C'est ce que dit Stephano ý Trinculo dans une parodie d'initiation lorsqu'il nomme "livre" une bouteille
Here, kiss the book. Thou thou canst swim like a duck, thou art made like a goose. (The Tempest, Act III scene 2)
AprËs son mariage, l'homme peut avoir des enfants, qu'il est amenÈ ý bÈnir. La bÈnÈdiction demandÈe par Cordelia dans King Lear est celle d'une bÈnÈdiction juive faite par un pËre ý ses enfants, en tenant ses deux mains au-dessus de leur tÍte :
Cordelia : O look upon me, sir,
And hold your hands in benediction o'er me :
No, sir, you must not kneel. (King Lear, Act IV, scene 6, l. 56)
Evoquons ý prÈsent un autre rituel, celui de la circoncision. Je n'ai pas fait de recherche exhaustive sur ce mot, par manque de temps. Mais j'ai constatÈ une anomalie concernant Othello. Othello se suicide ý la fin de la piËce Èponyme, en s'invectivant lui-mÍme d'une injure :
I took the rascal by the throat the circumsized/uncicumcized dog
And smote him thus (Othello Act V scene 2)
Dans les deux versions existantes, l'injure est incomprÈhensible. Othello est circoncis, pourquoi cela constituerait-il brusquement une injure ý ses yeux ?
"L'incirconcis" ne devrait pas le dÈsigner puisqu'il est un Maure. Une explication combinant les deux sens peut Ítre avancÈe, dans le sens o˜ selon le judaÔsme, un musulman est circoncis sans l'Ítre puisque la forme de sa circoncision ne suit pas le rituel juif.
Dans un autre domaine, le rythme de la vie est marquÈ par la fÍte hebdomadaire de Shabbat, qui selon le Talmud peut Ítre commencÈ ý la sixiËme heure de la journÈe, reflÈtant l'espoir que le messie arrive dans le sixiËme millÈnaire. C'est l'heure ý laquelle Prospero a indiquÈ ý Ariel que tout labeur doit cesser :
Prospero : Now does my prospect gather to a head :
My charm crack not ; my spirits obey ; and time
Goes upright with his carriage,
How's the day?
Ariel : On the sixth hour ; at which time, my lord, you said our work should cease.
(The Tempest, Act V scene 1)
Enfin, lorsqu'un livre est rendu inutilisable parce que certaines de ses lettres ont ÈtÈ effacÈes, ou lorsqu'une communautÈ s'enfuit sans pouvoir emporter les livres de Torah, les saints livres sont enterrÈs. C'est ce que fait Prospero ý la fin de La TempÍte, lorsqu'il enterre les livres si profondÈment sous l'eau qu'aucune sonde ne les atteindra. Le terme "bury", enterrer une personne, correspond trËs exactement une fois de plus au terme hÈbraÔque :
Prospero : [...] But this rough magic
I here abjure, and, when I have required
Some heavenly music, which even now I do,
To work mine and upon their senses that
This airy charm is for, I'll break my staff
Bury it certain fathoms in the earth,
And deeper than did ever plummet sound
I'll drown my book. (The Tempest, Act V, scene 1 l. 48-60)
On notera enfin que les rubans jaunes croisÈs du costume de Malvolio dans Twelfth Night est une allusion au jaune imposÈ aux Juifs dans leurs vÍtements, et que le ridicule du personnage est liÈ ý cette allusion.
Rencontres de Juifs, connaissances de coutumes du judaÔsme, expressions hÈbraÔques. C'est sur ce dernier point que nous voudrions terminer cet exposÈ.

III. HÈbraÔsmes dans la langue shakespearienne
 
Nous avons dÈjý donnÈ quelques exemples, le plus frappant Ètant celui de l'expression "stay the meat", "rester la viande" et dÈsignant la cachÈrisation par le sel de la viande.
Notons quelques exemples d'expressions proches de l'hÈbreu :
To break est utilisÈ dans le Marchand de Venise au sens hÈbraÔque du terme : casser une rËgle, c'est la transgresser. Le verbe apparaÓt aussi dans une autre piËce Deux Gentilhommes de VÈrone, dans le mÍme sens (Acte I,4).
Antonio : Shylock, although I neither lend nor borrow
By taking nor by giving of excess,
Yet, to supply the ripe wants of my friend,
I'll break a custom[...] (The Merchant of Venice, Act I, scene 1, 62)
C'est ce sens qui est utilisÈ ý la fin des ješnes pour exprimer le moment o˜ il est permis de manger, et on pourra noter au passage que c'est aprËs Shakespeare que l'expression entre dÈfinitivement dans la langue avec le breakfast. (en 1679 selon l'Oxford Dictionary).
Cain's red : rouge comme CaÔn, fait appel ý une connaissance particuliËre de la tradition orale juive qui prÍtait ý CaÔn et Esa¸ des cheveux rouges (Merry Wives of Windsor, Acte I, scene 4, 23)
Enfin le mot de Eyne (qui correspond trËs exactement ý la translittÈration du terme hÈbraÔque pour oeil) est utilisÈ dans de nombreuses piËces, dont Love Labor's Lost, (V,II, 206), dans Midsummer Night's Dream, (I, 242)
Dans Love Labor's Lost encore, une conversation oppose Moth ý d'autres personnages qui le traitent de Shirrah. Mettant en Èvidence le jeu de mots polylingue, Moth demande : Quare Shirrah, Not Sirrah.
Ce jeu de mots met en valeur le sens hÈbraÔque de Sirrah, Prince, utilisÈ aussi pour la divinitÈ, ainsi que le sens hÈbraÔque du deuxiËme terme, shirrah, le chant, ou le cantique des cantiques.
 

Conclusion :
Il resterait encore beaucoup ý dire sur les contacts de Shakespeare avec le monde juif, qui ont peut-Ítre commencÈ avec l'amitiÈ et la collaboration qui le liaient ý Florio, son Èditeur, dont on disait que le pËre Ètait juif. Shakespeare dÈdit son oeuvre ý son second best-bed, sa femme. Est-ce parce que sa premiËre femme serait la Uxor Hebraica de Reuchlin? L'enquÍte est loin d'Ítre terminÈe!

 Bibliographie sommaire

Bloch, Marc, Les Rois Thaumaturges , Paris, Gallimard, 1975.
Heymann, Fritz, Tod oder Taufe, Vertreibung des Juden aus Spanien und Portugal, J¸discher Verlag, Frankfurt am Main, 1992.
 
Litoman, V.D. Three Centuries of Anglo-Jewish History, Cambridge : Hester and Son, 1961.
 
Lloyd Jones, G., The Discovery of Hebrew in Tudor England, Manchester U. Press, Manchester, 1983.
Hill, Christopher, Antichrist in Seventeenth-Century England, Oxford, 1957.
 
Zakai, Avihu, Exile and Kingdom : History and Apocalypse in the Puritan Migration to America, Cambridge : Cambridge University Press, 1992