Le Pape et les Juifs
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Benjamin DUVSHANI

 

La tradition juive associe la Grèce, et par extension la civilisation occidentale, au personnage de Japhet, fils de Noé, pour tout ce qui est de la culture, les sciences et les arts. La frontière est bien dessinée entre les valeurs de Sem, porteur de la spiritualité et de Japhet, l'Occident, porteur de la culture.
C'est quand l'Occident a la prétention de de devenir sémite, c'est-à-dire, d'être porteur de la spiritualité, que les choses se gâtent. Voulant devenir Israël, il ne peut devenir qu'Esaü, le frère qui a renoncé à l'aînesse pour jouir pleinement de ce monde-ci, ce qui le rend inapte à la fonction sacerdotale. C'est ainsi que la Tradition voit dans l'empire romain et dans le monde chrétien qui en est issu le prototype même d'Esaü et c'est ainsi, sous ce nom, que la littérature juive le désigne à travers les âges.
La Bible nous raconte la rancune d'Esaü vis-à-vis de Jacob après la bénédiction qu'avec l'aide de Rebbeca celui-ci a reçu du père Isaac et sa détermination de le tuer dès que le père serait mort. Quelle étrange coïncidence avec notre temps où il a fallu qu'on décrète la mort de Dieu, le Père, pour qu'un peuple de haute civilisation en Occident passe à l'acte et décide de tuer les enfants de Jacob.
C'est sous le signe de cette rancune qu'il faut réfléchir les rapports judéo-chrétiens à travers les siècles. Le problème de "Qui est Israël?" qui tracasse l'Eglise (thème du "Verus Israel") et l'idée permanente du remplacement de la Synagogue par l'Eglise comme porte-drapeau de la présence de Dieu au monde .
Dès le début du pontificat de Jean-Paul II il y a eu des signes d'une révolution réelle dans les rapports judéo-chrétiens. L'appellation de "Frère aîné" utilisée par le Pape pendant sa visite à la Synagogue de Rome (en soi un acte totalement nouveau) désignait, pour qui sait lire les signes, un revirement d'une portée inouie. Esaü reconnaït le transfert d'aînesse. Israël n'est plus coupable d'usurpation de bénédiction. L'Eglise devient ce qu'elle devait toujours être: la cadette d'Israël.
Pendant la visite du Pape en Israël, un autre moment essentiel: La présence du Pape devant le Mur à Jérusalem empreinte d'humilité, oui, d'humilité. L'Eglise n'est plus arrogante, elle reconnaît le peuple d'Israël, l'Etat d'Israël, le Judaïsme en tant que spiritualité primordiale dans le projet du Salut.
Le Pape a marqué le premier pas d'un vrai dialogue judéo-chrétien qui est à son tout début. Qui sait où il mènera

Jean-Jacques Rousseau a affirmé dans ses écrits qu'aucun dialogue avec les Juifs n'était possible tant que les Juifs ne seraient pas autorisés à s'exprimer en toute liberté sans aucune peur et sans aucune pression. Grâce à Jean-Paul II il semble que ce temps est arrivé. Evidemment rien n'est encore fait, tout reste à faire. Au concile de Nicée, au 4ème siècle l'Eglise a tourné le dos au Judéo-christianisme qui aurait pu devenir un Noa'hisme avancé, un Judaïsme particulier pour les nations autre qu'Israël. Pourquoi ne pourrait-on pas espérer aujourd'hui un retour à cette forme-là? Tout devient possible à condition de savoir que cela prendra du temps, de la patience, de la persévérence et, très probablement, une mise à jour pour le Judaïsme pour lui permettre de sortir de cette attitude de fermeture indispensable pendant les temps d'autodéfense mais inutile et nuisible dans les temps qui nous attendent.
Une note personnelle. Etant né et ayant grandi à Jérusalem j'ai développé, pendant mes jeunes années, une relation affective particulière avec le Mur. Dois-je avouer que voir un vieillard tremblant représentant un corps qui pendant des siècles n'était que malheur pour moi et les miens et qui était là pour me demander de lui pardonner et me dire sa détermination d'être mon frère cadet aimant et fidèle a rempli mon coeur d'amour pour lui et que pendant ce temps, oubliant toutes les difficultés à venir, je n'ai pas eu honte de cet amour.