Par Philippe Haddad, Rabbin
COUDRE LA FRATERNITÉ
- La grande question de la Bible n'est ni le problème
philosophique de l'existence de Dieu, ni la question de l'identité
humaine, car pour la conscience hébraïque Dieu est une évidence
comme l'Homme est une évidence. Le grand problème qui traverse
et la tradition écrite et la tradition orale (Talmud, Midrach, Kabbale)
est la réussite de l'Histoire dans sa dimension morale. En d'autres
termes, comment réaliser cette fraternité entre tous les
êtres humains créés à l'image divine et si fragiles
en même temps. Toutes les préoccupations légales ou
religieuses ne visent au final que ce projet.
- La langue hébraïque, qui est comme le savent
les hébraïsants, un langage extrêmement concret, construit
le terme "fraternité " à partir de la racine "coudre
" La fraternité renvoie au travail du tailleur (métier
"symboliquement " juif ?) qui unifie par le fil et l'aiguille
ce qui est à l'origine séparé.
- Or cette activité nous renvoie entre autres à
l'élaboration même du rouleau de la Torah (le Pentateuque),
qui est réalisé par l'assemblage de peaux de bête reliées
par des nerfs de boeuf. Pourquoi le parchemin, plutôt que la pierre,
le papyrus ou le papier ?
- La réponse est certes d'ordre pratique, mais elle
peut être ouverte sur le plan conceptuel. La Torah doit être
écrite non sur du minéral, ni sur du végétal,
mais sur de la bête. Le récit biblique comme la législation
révélée sont soigneusement reproduits sur l'enveloppe
de l'animalité.
- La conduite animale naturelle est une conduite d'appropriation
: manger, occuper l'espace de chasse ou le logis, perpétrer l'espèce.
Ici seul l'élan vital dans sa puissance aveugle porte la loi. Les
hommes du commencement, Adam et Eve, puis Caïn jusqu'à la génération
du déluge reproduiront cette gestuelle totalitaire, cela engendrera
la jungle et la violence de la génération du déluge.
Plus tard, la parole transcendante lancée à toute l'Humanité
au Sinaï, viendra dompter cette capacité de "recevoir
pour recevoir" en rappelant que l'homme créé par Dieu
possède aussi cette faculté éthique de " recevoir
afin de donner" : offrir à manger, partager l'espace d'existence,
aimer celui qui est différent, l'étranger.
- Par la couture des panneaux de cuir, le rouleau de la
Torah devient une suite de peaux animals " fraternisées ".
- Les sages sensibles au fait que les exigences rituelles
sont véhicules de sens, ont demandé que chaque panneau commencât
par la lettre vav (v) qui est la conjonction de coordination" et ",
c'est-à-dire la conjonction pour l'être avec, et comme dans
le judaïsme un rite n'arrive jamais seul, les rabbins ont même
défini la mesure de base qui permet de marquer les espaces blancs
pour séparer certains versets les uns des autres, à savoir
l'expression lémichpékhotékhem " pour leur famille
". Ainsi le vide reste toujours familial, toujours fraternel, devenant
une passerelle entre l'homme et la femme, entre le père et le fils,
entre un frère et son prochain. Le vide n'est plus absence, n'est
plus indifférence, il est reconnaissance.
- Si la tradition orale nous apprend qu'il existe autant
de lettres dans le Pentateuque qu'il y eut d'Hébreux au Sinaï,
et si d'autre part le nombre d'interprétations de chaque verset
s'élève à soixante-dix, comme le nombre des nations
issues de Babel, le doute n'est plus possible, étudier la Torah
signifie apprendre à être frère. Les fanatiques de
Dieu n'ont plus qu'à retourner à l'école !