La Création : l'ouverture au
Nom
"Au commencement Dieu créa le ciel et
la terre. La terre était tohu bohu ; des ténèbres
couvraient la face de l'abîme, et le souffle de Dieu planait sur
la face des eaux. Dieu dit : "Que la lumière soit !" Et
la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne,
et Il sépara la lumière des ténèbres. Dieu
appela la lumière Jour et les ténèbres Il les appela
Nuit. Il fut soir, il fut matin, - un jour."
Le discours biblique est inauguré par la création
du monde. La tradition théologique parlera d'une apparition de l'être
ex nihilo ou traduit littéralement de l'hébreu "il
y a à partir de il n'y a pas". Postulat de la foi d'Israël,
cette idée est rebelle à l'approche philosophique. En effet,
si dans la nature chaque réalité est le résultat d'une
cause qui la précède alors l'étant ne peut être
produit à partir du non-être. L'opposition au monothéisme
hébraïque de Plotin à Marx en passant par Spinoza fut
d'abord une opposition au concept de création. Maïmonide lui-même
(1138 - 1204), le plus grand penseur du judaïsme, en utilisant la
méthodologie aristotélicienne ne parvint pas à démontrer
cette affirmation. Pourtant c'est bien à partir d'un tel principe
que se construit tout le discours prophétique.
Comment réagira le croyant (Maïmonide inclus)
à de telles attaques de la pensée ? Eh bien il ne se situera
point dans le cadre de la logique naturelle. Non pas que la pensée
soit sans valeur, la fanatisme ne naît-il pas de l'assassinat de
la raison par la passion ? Mais si la création est primordiale,
originelle, fondatrice pour le monothéisme c'est qu'elle ouvre au
final à l'amour de l'autre. Car comme la création, l'amour
est transcendant. Non pas l'amour instinctif qui sert à protéger
ceux qui nous ressemblent, non pas le faux amour du raciste qui en prêchant
l'exclusion du différent pour mieux rester avec son compatriote,
ne cherche que sa propre image à adorer, mais l'amour extra-ordinaire,
sur-naturel qui consiste à offrir la vie dans l'altérité
la plus totale, la plus radicale, sans jamais imposer le poids de sa propre
présence, cet amour tissé en permanence d'attention, de vigilance,
d'écoute, de patience un amour plus fort que la mort et léger
comme "la voix d'un doux silence", un amour comme celui de Dieu
envers sa création.
Le rapport de causalité, celui dont s'occupe la
raison, est toujours impersonnel. Le savant pourra s'étonner de
la qualité de la lumière provenant du soleil, il pourra toujours
calculer la vitesse et l'intensité de la luminosité, il ne
pourra jamais écrire que le soleil aime la terre et la réchauffe
de ses rayons.
La notion de création en étant rebelle
à la pensée naturelle, situe d'emblée le croyant dans
une théologie de l'altérité, refusant du coup la moindre
fatalité imposée. Dieu est le Créateur, mais entre
Lui et l'homme se trouve le vide, le non-être, le "il n'y a
pas" qui devient alors l'espace de la liberté, de la responsabilité,
de la rencontre possible.
L'on comprend que dans cette logique, après la
création vient la nomination. Pourquoi nommer la lumière
Jour, ne pas lui garder sa dénomination de "lumière"
? E. Jabès disait : "les choses n'existent que parce qu'elles
sont nommées". En le nommant, Dieu fait passer le désigné
de la nature à l'éthique, il devient une totalité
et non un élément du tout. Les hébraïsants remarqueront
que le texte utilise entre "Il appela" et "lumière",
un terme intraduisible en français (qui introduit le c.o.d) eth
formé de la première et de la dernier lettre de l'alphabet.
Le nommé est l'alpha et l'oméga, il est le radicalement Autre.
Il fallait passer par cette violence à la raison
pour souligner que le plus grand miracle de la vie après la vie
est notre capacité à percevoir par delà l'agglomérat
de chair et de sang qui passe sous nos yeux, un Nom, unique pour l'éternité.
Rabbin Philippe Haddad