LES DEPRESSIFS BIBLIQUES
Par Philippe HADDAD Rabbin de la jeunesse à l'ACIP
I-PRECAUTIONS DE LECTURE Il est difficile à travers la lecture des textes de diagnostiquer au sens médical du terme les cas de dépression chez les héros bibliques. La Torah décrit des situations, où certes la psychologie des personnages est importante, mais toujours vues de l'extérieur. Parfois le verset précise "il dit à son coeur" pour souligner telle ou telle pensée importante pour le récit, mais à part cette formule qui peut nous éclairer sur l'intrigue le descriptif reste très succinct. En fait le lecteur dans tous les temps et dans tous les lieux du monde doit pouvoir faire sa propre analyse à partir des situations données, c'est pourquoi la Torah restera neutre de ce point de vue. D'autre part le Livre ne se veut pas un recueil de sciences, mais un guide moral, il est important de le rappeler, comment dans ces conditions reconnaître les signes cliniques définis par nos spécialistes en la matière. Ainsi à défaut de reconnaître de façon claires des constats cliniques, nous nous efforcerons de présenter quelques cas qui pourraient suggérer la dépression. Et vous lecteurs médecins de juger...
II-QUELQUES PERSONNAGES BIBLIQUES CAÏN Le premier personnage que nous choisirons est Caïn. Relisons quelques versets du chapitre IV de la Genèse (1-4) "-Et Adam connut Eve sa femme et elle enfanta Caïn et elle dit "j'ai acquis un homme avec Dieu". -Elle ajouta d'enfanter son frère Abel. Abel fut berger de petit troupeau et Caïn travailleur de la terre -Il arriva à la fin des jours et Caïn apporta des fruits de la terre en offrande à l'Eternel -Et Abel apporta lui aussi des prémices de son troupeau et de leurs gras et l'Eternel accepta Abel et son offrande -Vers Caïn et vers son offrande Il ne se tourna pas. Caïn fut très irrité et son visage tomba"" Analyse La Torah nous décrit la première histoire humaine à proprement parler dont les protagonistes sont nés d'un père et d'une mère en chair et en os. Cette première rencontre va se jouer entre 2 frères. Pour la tradition midrachique ils sont même jumeaux, ce qui amplifie le drame qui se joue sous nos yeux. Caïn est le premier né. Sa psychologie est donc celle de la primauté, il est le fils. Sa manière d'être se rapporte à son nom, il est de l'ordre de l'acquisition. Abel est de suite présenté comme le frère, c'est à dire comme le second. Il se connaît comme le cadet qui occupe une place déjà prise par Caïn. Abel doit en quelques sorte apprendre à son aîné la fraternité pour dépasser la jalousie naturelle inhérente au droit d'aînesse. Caïn se sait malgré tout responsable, la preuve c'est lui qui a l'initiative d'apporter l'offrande montrant ainsi la voie à son jeune frère. Mais voilà il n'apportera devant l'Eternel que de simples fruits de seconde catégorie. Son fonctionnement psychologique l'amène à garder le meilleur pour lui. "Moi d'abord, l'autre après !" que cet autre soit son frère ou Dieu lui même. L'Eternel disqualifie cette conduite car elle porte en germe à plus ou moins long terme la négation d'autrui,c'est ce qui se passera avec le premier crime de l'histoire humaine. Mais revenons sur l'attitude de Caïn après le refus de Dieu : "Vers Caïn et vers son offrande Il ne se tourna pas. Caïn fut très irrité et son visage tomba"" "Son visage tomba". Dépression ?... La position des yeux sur le visage de l'homme le porte à regarder devant soi, à l'horizon, vers son avenir. L'homme est un marchant, un entreprenant. A contrario le visage à terre, la chute du regard c'est l'arrêt, le refus de la continuité, l'enfermement dans la douleur.
SAÜL Le personnage le plus marqué par les signes cliniques de la dépression pourrait être Saül. (Nous renvoyons le lecteur intéressé, à la très belle analyse d'André Neher dans "l'existence juive" sur la vie de ce roi banni). Rappelons brièvement les faits: Saül, premier souverain d'Israël, n'ayant pas exécuté l'ordre divin d'anéantir le peuple d'Amalek se trouve rejeté de la royauté. Samuel le prophète oindra secrètement son successeur, un jeune berger nommé David. Depuis ce rejet Saül est la proie d'un mauvais esprit (rouah raa ) suscité par l'Eternel (I Samuel XVI 14). Saül pour soulager ses excès de douleur fait appel à un musicien (musicothérapie avant l'heure ? ) qui sera le jeune David. Mais très vite David va devenir l'adversaire. Après sa victoire contre Goliath les femmes à la fenêtre chanteront "Saül a tué des milliers et David des myriades". Il n'en fallait pas plus à Saül pour qu'à la première occasion il ne jette sa lance contre son joueur de harpe qui prendra la fuite. Un autre épisode pourrait souligner cette dépression, celui de la cape coupé. David devenu hors la loi se cache dans les montagnes de Judée. Or voilà qu'un jour, Saül épuisé par un combat contre les philistins va se reposer dans une grotte où se trouve justement caché David, ce dernier loin de porter son coutelas contre son souverain se contentera de déchirer un morceau de la cape royale. Au sortir du roi, le jeune homme criera du haut de la montagne sa loyauté et sa fidélité en brandissant le lambeau de tissu. Saül eut cette réponse:" Est ce là ta voix, David mon fils, tu es plus juste que moi" et Saül éclata en sanglots" (I Samuel XXIV). Esprit mauvais, violence, pleurs sont ce là des signes cliniques ?...
III-DANS LE TALMUD Rabbi Yohanan Le Talmud nous fait part également d'un cas "dépressif". Rabbi Yohanan avait rencontré un
brigand Rech Lakich qu'il réussit à ramener sur le droit chemin.
Rech Lakich devint le beau frère de Rabbi Yohanan et son condisciple.
IV-JUDAÏSME RABBINIQUE C'est un fait remarquable que le Judaïsme soit traversé par divers courants religieux, parfois complémentaires, parfois opposés. Citons entre autres -le courant rationaliste ( maïmonidien) plaçait la connaissance de Dieu comme finalité ultime du service religieux. Harmoniser la foi et la raison, évacuer les superstitions, assujettir les instincts et l'émotion au directives d'une réflexion épurée tels étaient les quelques aspects de ce mouvement. Cette démarche hautement élitiste trouva des détracteurs dans le courant acétique qui mettait l'accent sur le jeûne, la mortification, les immersions rituelles afin de "casser" physiquement le corps pour que l'âme puisse totalement s'exprimer. Bien que le judaïsme biblique ait toujours prôné "une âme sainte dans un corps saint " (la sainteté englobant la santé), il se trouva des maîtres accentuant l'aspect spirituel de la vie. A notre sens cette discipline sévère pouvait attirer et canaliser des "pulsions dépressives" et justifier religieusement des autoflagellations. Dans le hassidisme nous trouverons pourtant une réaction à cette crainte exacerbée à travers la valeur de la joie (simha). Citons par exemple le rav Nahman de Braslaw qui consacra de nombreuses pages à la "bile noire" (mara chéhora) source de la tristesse et porte de la dépression. Pour lui la "déprime" serait le résultat d'un glissement de l'esprit qui s'enfermerait dans les simples contingences de la réalité. Certes le monde n'est pas toujours beau, mais la foi en Dieu doit nous donner cette optimisme qui doit nous permettre d'avancer pour construire un monde meilleur. La valeur du groupe, la relation authentique et sincère avec le maître et l'ami, le refus de l'hypocrisie et du mensonge sont pour rav Nahman les facteurs de guérison de ce "mal de nos générations". "Il est interdit d'être vieux! ", "c'est une mitsva d'être toujours joyeux" enseignera-t-il.
V-EN GUISE DE CONCLUSION S'il est vraiment difficile de conclure, nous pourrions tout de même affirmer que le Judaïsme dans ses aspects religieux, rituels, philosophiques essaye de tendre vers un type d'homme équilibré tant dans son corps que dans son esprit. Aucune fonction naturel n'est négligée ou sous estimée. A travers une conscience d'un Dieu moral l'individu devient un des bâtisseur de l'histoire ne serait ce qu' à travers l'influence qu'il exerce sur son environnement. Mais attention si la tradition à travers le guide des conduites (choulhan aroukh) parle d'un idéal religieux et moral et explicite les modalités halahiques d'application à aucun moment elle ne donne les modalités psychologique de cette application. En d'autres termes jamais la halaha stricto sensu ne pourra résoudre les problèmes psychologiques d'une personne. Ni la respect du chabatt ou de la cacherouth ne résorberons les manquements psychologiques d'un individu (quoiqu'ils pourront créer un climat chaleureux et une discipline non négligeable). La dépression sous forme diagnostiquée ou sous forme atténuée peut exister dans la communauté qui n'est pas plus épargnée que d'autres structures humaines, c'est sans doute le rôle des rabbins et des médecins de savoir enseigner et prévenir. Leurs regard de spectateur du monde qui nous entoure est important car ils pourraient déceler les failles d'une société qui porte en elle les traces de ses propres faiblesses en nous apprenant où trouver l'énergie pour pouvoir guérir.
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