Kippour : "Sortez couverts"

 
Kippour est appelé dans le Talmud, "Yoma", terme araméen qui signifie "le jour". C'est la seule solennité de la section talmudique des "Fêtes" qui ne soit pas mentionnée par un vocable hébraïque. Sans doute, les maîtres voulaient-ils signifier que même les ignorants de la langue sainte, les exilés en Babylonie, et par extension ceux que l'on appelle aujourd'hui les "juifs de Kippour" restaient toujours concernés par le pardon.
Comme pour Roch Hachana, la Torah ne relie "le grand pardon" à aucun événement historique. Kippour est ce que l'on nomme un hok, un décret divin. Cela signifie d'abord que la notion de pardon renvoie davantage le croyant à une expérience de foi qu'à une réalité historique. Mais cette absence souligne aussi le caractère universel de ces solennités. En effet, si Israël est seul concerné par la sortie d'Égypte ou la traversée du désert et par les rites qui en découlent, cela ne signifie pas que les leçons de ces fêtes ne possèdent pas un écho qui dépasse ses propres frontières spirituelles, comme la voix du Sinaï retentissant aux oreilles de chaque peuple. Sans vouloir imposer son code religieux à l'humanité, l'appel du jugement divin et du pardon interpellent pour le judaïsme toutes les fils d'Adam.
Malgré cette occultation, la tradition orale fait remarquer que Kippour est rattaché à un moment central de la révélation divine : le pardon de la faute du veau d'or. Les rabbins ont toujours cherché à fonder le rite sur l'histoire plus que sur la foi. Étonnant ? Le propre d'une religion, surtout révélée, n'est-elle pas de donner à croire ? La raison en est simple : la théologie ne s'exprime pas de manière objective et universalisable. Tout système ne peut se transmettre que dans les catégories de perception de celui qui adhère au discours. En effet, derrière les religions se dessinent toujours des grilles de lecture du monde. Dans le judaïsme par exemple, les mondes ashkénaze et séfarade traduisent déjà des sensibilités et des approches différentes, car liées aux cultures d'origine. En reliant le jour de Kippour à l'expiation de la faute du veau d'or, les sages ont fait glisser le pardon de la croyance à l'expérience. La pieuse espérance du croyant n'est plus seulement le regard ému du charbonnier vers un avenir transfiguré mais elle devient formulation d'une certitude. La foi dans la "parousie" est pour le judaïsme l'attente du renouvellement du pardon collectif.
Cette revirginisation de la conscience est d'ailleurs contenu dans l'étymologie même du mot kippour La racine k.p.r signifie littéralement "couvrir". Nous le rencontrons la première fois dans la Genèse lorsque l'Éternel demande à Noé à propos de l'arche : "Tu la recouvriras à l'intérieur et à l'extérieur par de la poix". Nous le retrouvons dans le michkane, le sanctuaire portatif du désert, lorsque Dieu enjoint de fabriquer le kaporeth, traduit par "propitiatoire", qui était le couvercle posé sur l'arche d'Alliance qui contenait les Dix Commandements. Kippour renvoie donc à un recouvrement, comme lorsque l'on parle du recouvrement d'une dette . La finalité de l'expiation se trouve exprimée dans le verset qui sera lu à l'office du matin : "Car en ce jour il sera fait recouvrement pour vous afin de vous purifier, de toutes vos fautes devant l'Éternel vous serez purifiez" Par la démarche spécifique du repentir traduit visuellement par les commandements du jour, les fautes seront "recouvertes", et le fidèle purifié c'est-à-dire prêt pour le nouveau défi du parachèvement du monde.
Sans ce rendez-vous annuel, sans cette immersion dans "le bain rituel de l'espérance" la conscience religieuse risquerait de sombrer dans la mélancolie et la douleur en se jugeant déchue face aux égarements de l'année écoulée. Kippour est sans doute la réponse à la tragédie grecque et à cette conception d'un temps qui s'écoule inéxorablement en charriant dans sa course aveugle les débris de nos inconduites et venant heurter sans cesse l'écueil de nos mémoires vivantes. Par l'expérience unique de kippour, le vécu de chaque être n'est plus identifié, collé, fondu au temps qui passe, mais il est trié, analysé, pesé dans le long travail de remémorisation (hechbon néfech), avant que kippour ne vienne recouvrir ce qui aura été diagnostiqué comme mauvais pour être effacé à jamais. "Grand est le repentir car il atteint le trône de gloire" s'écrie le Talmud, une manière de dire que le pardon est de l'ordre du transcendant, de la création du monde, que l'entropie ne triomphera pas de la vie. Dès lors l'imperfection de l'homme n'est plus obsessionnelle, la culpabilité n'est plus gravée de façon obsédante et indélébile dans nos souvenirs Croire en la vie signifie pour le juif ne pas avoir peur du péché.
Le jeu de mot de nos sages reliant Yom hakipourim à Pourim est alors riche de sens, il n'existe pas au final de jour plus joyeux que le "grand pardon", car l'espérance des hommes rencontre ici l'espoir de Dieu
 
Philippe Haddad
Rabbin