LES TROIS ÉTATS DU MONDE

Si la physique nous présente trois états de la matière : le solide, le liquide et le gazeux, la Bible parle de trois états métaphysiques : le profane (Hol), le saint (Kadoch) et l'impur (Toumah).


Le Profane
De la création à l'Histoire
La Sainteté
Sainteté divine, sainteté humaine
Sainteté du temps
Sainteté de l'espace
Sainteté du Temple
Sainteté de l'homme
Sainteté des prêtres
Exemple religieux
Le mérite
Le saint
L'impureté
La règle de Nahmanide.
L'homme de nature et l'homme de sainteté
Les temps du Tohu Bohu
Exemple moral

Le Profane

Le profane, désigné par le mot Hol (sable) , représente l'état du monde tel qu'il est créé par Dieu. Cette irruption soudaine, miraculeuse , ex nihilo d'un réalité radicalement nouvelle, radicalement autre, sera la matérialisation de dix paroles prononcées pour façonner l'univers. Mais le postulat de la foi va bien au-delà de l'acceptation de l'idée de création , le croyant récite en effet chaque matin que le souffle divin et les mots qui s'y posèrent constituent la texture même de la réalité. L'Être est donné en permanence et est reçu en permanence. Ainsi sans nier que la galaxie ait plusieurs milliards d'années, le monothéiste affirme simultanément que la vie est l'expression d'une volonté toute puissante qui s'exerce dans chaque point de la durée qui s'écoule . Cette création continuelle, cette mise en marche de l'élan vital s'exprimera d'abord dans la nature . C'est pourquoi le choix naturel de la nature sera toujours le choix de la vie . Cette nature dans ces différents niveaux d'existants, depuis l'inerte jusqu'au vivant, est régie par des lois intrinsèques, mathématiquement identifiables, et dont le résultat s'offre à nos sens ici et maintenant.

Cette permanence du système cosmique est paradoxalement liée à un mouvement. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, tout bouge. Même la matière la plus épaisse possède son propre déplacement électronique . Ces lois sont soit extérieures à l'homme (lois botaniques, zoologiques,...) soit en l'homme (lois physiologiques, psychologiques,...). À la lumière de ses références il est donc clair que le profane ne possède aucune valeur négative puisqu'il est la trace d'une volonté transcendante. Le profane est divin.

 

De la création à l'Histoire

Si le miracle de la création a bien eu lieu et s'il est renouvelé à chaque instant, cela ne veut pas dire que le monde soit pour autant achevé. L'oeuvre du commencement n'est qu'un préambule. La nature est suffisamment achevée mais l'Histoire reste à écrire. Le décor est planté, mais la créature libre doit y apporter la touche finale, comme nous le développerons plus loin. Pour la Bible, l'action de Dieu s'achève toujours où commence celle de l'Homme.

Tel est le sens de l'expression récurrente de la Genèse : "Et Dieu observa (son ouvrage) car c'était bon" , qui signifie que notre espace temps est jugé par le Créateur comme suffisamment viable, suffisamment élaboré pour passer à l'étape suivante.

Ce monde divin va donc être confié à l'homme. Les versets bibliques sont légions qui témoignent de cette passation de pouvoir : " Et Dieu leur dit (à l'homme et la femme) : "donnez des fruits et multipliez, emplissez la terre et conquérez-la..." , "Voici Je vous donne toute herbe..." , "la terre Il l'a donnée aux hommes" .

Dès lors où se situe la liberté humaine ? Dans la possibilité de créer de nouvelles lois ? Non, le verbe B.R.H (créer), n'est utilisé que par Dieu . D'annihiler les forces de la nature ? non plus, les forces gravitationelles, magnétiques...seront toujours présentes. Par contre l'homme peut gérer ces forces agissantes. Il peut par exemple trouver le moyen de voler, de pratiquer la fusion nucléaire. Mais c'est surtout dans le domaine morale qu'il peut imprimer sa véritable personnalité à la création. En d'autres termes ce qui apparaît dans l'élan créateur après la nature, c'est la conscience : conscience d'être à soi-même, conscience de recevoir la vie, conscience de sa solitude puis conscience de pouvoir prolonger le mouvement de la vie ou au contraire de le diminuer, conscience de tirer plaisir de recevoir enfin conscience de faire le bien et le mal et de se situer sur l'échelle éthique . Tout se passe comme si la parole volontaire du Dieu libre trouvait son expression la plus aboutie chez l'humain. Dans tous niveaux antérieurs, la parole (davar) s'identifie à la chose (davar), chez l'Homme cette parole devient malléable, modulable. Mais ce privilège est à double tranchant, car avec l'Adam se fait jour une aptitude radicalement nouvelle : la possibilité de détruire par delà le principe de survie. Quand l'animal tue c'est pour maintenir l'élan vital de son espèce, mais quand l'homme applique la violence à son propre congénère cela peut être par pur plaisir, par orgueil ou par jalousie.

Ce dernier pourra par l'exercice de son libre arbitre orienter les éléments du monde vers le bien ou le mal, attachant à chaque objet ou chaque expérience vécue, un indice positif ou négatif. C'est en ce sens que l'homme peut donner la touche finale à l'oeuvre de la création (4). Telle est la signification générale de "l'arbre de la connaissance du bien et du mal", qui symbolise toutes les expériences humaines où le bien et le mal sont mélangés.

Mais attention, pour l'Hébreu les objets ne changent pas de nature physique ou spirituelle par un acte magique. Une vache restera toujours une vache, qu'elle soit sacrifiée au Soleil, au Créateur, à la science ou à nos appétits voraces, c'est son utilisation qui en changera son statut initial. Un verre d'eau aura une valeur positive s'il sert à bénir Dieu ou à donner à boire à celui qui a soif, il aura une valeur négative s'il est jeté à la figure de quelqu'un. La fluctuation des objets est liée de leur utilisation pas à leur structure.

Que signifie alors la profanation ? C'est le mouvement qui consiste à faire descendre dans l'espace de la nature, ce qui a été élevé au niveau d'un bien moral ou religieux, selon les normes de la révélation divine.

Exemples :

"Il ne profanera pas sa parole" . L'engagement verbal est considéré dans la Bible comme hautement humain, hautement éthique, ce qui distingue l'homme de l'animal. Ne pas tenir son voeu c'est nier la valeur des mots, la valeur du temps, c'est donc identifier son verbe à un élément de la nature périssable. Nier sa parole c'est se déshumaniser.

Profanation du Chabath. Par définition même du Chabath, ce jour est séparé des six jours de la semaine marqués par l'activité économique. Exécuter une oeuvre le septième jour c'est identifier ce jour au temps de la semaine. Il n'y a pas de profanation sans mouvement descendant. Autant le profane est naturellement positif, autant la profanation est un acte de dégradation, de diminution d'être. Cette remarque nous amène au deuxième état du monde, la sainteté.

La Sainteté

Le deuxième état du monde se révèle dans la sainteté ou kéddoucha. La racine K.D.CH signifie "séparation" (5).

Plusieurs mots sont construits à partir de ces trois consonnes.

Kaddich = Prière de sanctification récitée à divers moments de l'office public.

Kéddoucha = Prière de sanctification qui rappelle la proclamation des anges (C.f. Isaïe VI) et qui est récité à trois reprises à l'office du matin.

Kiddouch = Prière qui inaugure à la maison le Chabath et des fêtes.

Kiddouchine = Mariage.

Paradoxalement (mais la langue hébraïque est emplie de ces paradoxes), nous avons aussi :

Kéddécha = Prostituée (ex Genèse XXXVIII/21), dans la mesure où elle se sépare de la conduite normale d'une femme mariée. Plus tard la Bible distinguera la kéddécha = prostituée sacrée et la zona = la prostituée publique. Mais mis à part ce contre-exemple, la sainteté renvoie toujours à une élévation vers le bien et un contrôle des instincts (6).

Cette notion religieuse apparaît à plusieurs reprises dans la Bible,avant d'analyser les différents passages relatifs au sujet, une remarque s'impose.

 

Sainteté divine, sainteté humaine

Tout d'abord, il ne faut pas confondre sainteté divine et sainteté du monde ou des hommes. Nous avons là deux registres ontologiquement différents.

"Dieu est Saint" , signifie que Dieu est totalement séparé, totalement Autre, totalement inaccessible, c'est la "transcendance" des théologiens. Aucun mot ne peut décrire Dieu, aucune pensée ne peut le saisir, aucune description possible de l'avant création. Même les anges qui sont nommés kéddochim, réalités séparée, demandent "où est le lieu de sa gloire?" . La sainteté est une valeur absolue de l'essence infinie divine, Il "est" Saint.

Par contre au niveau du monde créé, la sainteté n'est pas un état acquis et stable, mais une dynamique de l'être, un effort d'élévation, de séparation lié à la conscience et la liberté de l'homme. La Halakha , le rite (qui vient d'ailleurs de la racine H.L.KH = marcher) utilise le principe de maaline bakodech vélo moridine, "on monte dans la sainteté et on ne descend pas". Autrement dit dans notre réalité, l'homme peut s'élever vers la sainteté, vers un plus de perfection. Mathématiquement l'on peut dire que la sainteté divine représente la limite infinie, un point d'horizon toujours lointain, comme en physique la vitesse de la lumière sera le référent absolu de toute vitesse.

Ce distinguo sainteté divine /sainteté humaine étant clairement posé, nous pouvons approfondir cette notion dans notre existence.

En suivant la chronologie biblique, nous rencontrons le "temps saint", à propos du Chabath (Genèse II/3), puis la "terre sainte", lors de l'épisode du buisson ardent (Exode III/5), viendront ensuite l'injonction de séparation pour les premiers-nés (Exode XIII/2), pour les prêtres (Exode XXVIII), le Tabernacle (Exode XIX), et enfin un ordre pour la collectivité d'Israël (Lévitique XIX 2) (8).

Sainteté du temps

"Et Dieu bénit le septième jour et il le sanctifia, car en lui Il cessa tout son travail que Dieu avait créé pour faire".

Le Chabath est sanctifié, c'est à dire distingué. Pourquoi ? "Car en ce jour Il cessa tout son travail". Nous avons ici le véritable sens du verbe CH.V.T qui n'implique pas un repos lié à la fatigue (Dieu serait-il si épuisé ?), mais bien un arrêt de l'action créatrice .

Pourquoi Dieu cesse-t-Il son action créatrice à ce moment précis ? Car l'homme est né. Tant que Dieu est seul, Il aménage le monde, mais quand Adam apparaît, le Tout-Puissant fait Chabath, et la sainteté de ce jour est mentionnée.

Remarquons que bien que le premier jour ait vu l'émergence de la lumière qui devait être d'une grande spiritualité, pourtant ni ce jour ni les autres ne seront qualifiés de saints, car la notion de sainteté est intrinsèquement liée au sujet libre. La sainteté du temps comme celle des espaces est impensable sans l'homme qui possède la conscience de la réalité. Mis à part Dieu, rien n'est saint ici-bas, si l'Adam est absent.

Les sages d'Israël aiguisés à la lecture des versets, l'ont entendu ainsi, et c'est pourquoi ils parlent de "Chabath kodech" qui ne signifie pas "Chabath saint" mais littéralement "Chabath de sainteté". Cette subtilité du langage possède des implications précises. Le Chabath n'est séparé que parce qu'il appelle l'effort de la sainteté pour et par l'homme. De même que le concept de temps ne possède pas de valeur hors de la conscience humaine , ainsi le Chabath n'a de sens que par rapport au travail. En d'autres termes c'est parce que pendant six jours l'individu construit le monde que le Chabath l'interpelle dans une séparation d'avec l'acte créateur.

Quelle est la finalité de cette séparation du Chabath pour l'individu ? Témoigner du Dieu Créateur. Investi dans le circuit économique le sujet est trop pris dans sa tête pour se consacrer au sens de son activité, le septième jour deviendra ce temps béni de cette prise de conscience.

C'est ainsi qu'il faut entendre cette tradition rabbinique qui affirme que le Chabath l'homme reçoit une Néchama yétéra, une "âme supplémentaire". Il ne s'agit pas ici encore d'une transformation miraculeuse de la personne, mais d'une disponibilité plus importante pour se consacrer à l'étude, à la prière et au repos physique.

De même, les fêtes sont appelés Mikraé kodech, expression qu'il faut entendre littéralement "appels de sainteté".

Le degré de sainteté d'une solennité est lié non à une valeur magique, transcendante, mais au détachement du travail. Chabath est plus saint, plus séparé que les fêtes car dans ce dernier cas les travaux concernant la préparation de la nourriture sont licites sous certaines conditions.

Le Chabath est également plus saint que Kippour, car pour l'Hébreu harmoniser les besoins de l'esprit et du corps est supérieur à la privation totale.

Sainteté de l'espace

Lorsque Moïse rencontrera L'Eternel pour la première, il entendra : "...retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens debout est une terre de sainteté".

Nous constatons une fois de plus, que la sainteté est liée à un acte de retrait, ici retirer les sandales.

La traduction "terre sainte" est approximative car le verset dit admath kodech, un état construit qui signifie bien "la terre de la sainteté".

Ce n'est pas le lieu qui est saint, mais la rencontre avec Dieu, dans cet espace précis qui peut permettre à Moïse d'accéder à l'élévation prophétique.

Aucun élément du monde, ni temps, ni espace, ni objet ne peut enfermer la sainteté en lui-même, mais il peut permettre de rencontrer avec le Très-Haut. C'est la différence entre sacralité et sainteté. La sacralité renvoie à l'animisme cette forme religieuse erronée, selon le monothéisme d'Israël, qui enfermait le divin dans des objets du monde, alors que la sainteté invite à un effort pour rencontrer L'Eternel, les objets n'étant alors que des moyens

La terre d'Israël n'est pas sainte, elle est véhicule de sainteté, elle est le pays choisi par Dieu pour qu'une collectivité humaine, Israël, réalise un projet de société fondée sur la justice et la charité.

Sainteté du Temple

Pour l'Hébreu, le Temple traduit la réalité d'une proximité entre Dieu et l'homme, entraînant une harmonie cosmique. La destruction de Jérusalem entraîna un désordre dans la nature elle même. Le Talmud enseigne dans son langage : "Les fruits ont perdu leur nectar originel et le miel n'est plus ce qu'il était" (13).

Certes le Temple n'était pas une nécessité absolue pour la rencontre avec le Très-Haut, il existait des prophètes avant la construction du sanctuaire, mais disons que par son érection il soulignait le véritable sacerdoce d'Israël.

Comprenons bien, le Temple ne fut jamais considéré comme une antenne magique avec le ciel, seul le coeur de l'homme peut être le véritable siège de la parole divine, mais la présence de ce monument religieux devait éveiller la crainte et l'amour de Dieu et la ferveur dans l'accomplissement du rite. Sa destruction signifiait que l'homme avait chassé Dieu de son coeur. C'est le sens du verset : "ils me feront un Sanctuaire et je résiderai au milieu d'eux" (Exode XX). Le Temple et plus tard la synagogue, auront pour fonction de permettre à chaque individu de construire son sanctuaire intérieur, le vrai, celui du coeur.

C'est pourquoi les prophètes, en annonçant la fin de Jérusalem, voulaient surtout réprimander le peuple contre l'abandon de l'alliance. Mais dans l'exil, Israël sut retrouver le chemin de la fidélité à travers l'étude et la prière.

Sainteté des prêtres

Les prêtres ou les cohanim sont sanctifiés, distingués pour la fonction religieuse. Comme le Temple n'enferme pas Dieu dans un espace géographique, ainsi les prêtres ne s'approprient pas l'exclusivité du rite religieux, ils en sont néanmoins les garants. Cette distinction héréditaire ne donnait pas plus de droits à ces descendants d'Aaron, mais plus de devoirs, notamment en matière de mariage et de pureté, pour être à la auteur de leur rôle. N'empêche que si le prêtre est ignorant, la tradition reconnaît qu'il devra laisser sa place pour la montée à la Torah, au mamzer, l'enfant adultérin. Encore une fois la sanctification est dans l'ordre de la fonction et non dans la valeur intrinsèque de l'individu considéré.

 

Sainteté de l'homme

Parmi tous les créatures, l'homme est libre de choisir le bien ou le mal, la vie ou la mort (5). Ni le monde des anges ni celui de la nature ne connaissent cette expérience. Il n'est pas seulement un être mobile physiquement ou biologiquement, mais aussi moralement et spirituellement. Ce sont ces derniers aspects qui sont considérés par la tradition hébraïque.

Israël au milieu des nations antiques reçoivent cette injonction au coeur du Livre de Moïse: " Parle à l'assemblée de témoignage des enfants d'Israël et tu leur diras : Saints vous serez, car Saint Je suis L'Eternel votre Dieu". (Lévitique XIX 2)

La collectivité d'Israël est appelée à réaliser la sainteté, c'est à dire une séparation d'ordre doctrinal, et non racial, fondée sur une morale révélée par Dieu en opposition aux théories idolâtres de l'antiquité qui réclamaient entre autres, le sacrifice des enfants.

Comment exprimer cette séparation ? Les versets suivants l'expliciteront, en enseignant par exemple, le respect des parents et du Chabath, l'interdiction de la paresse religieuse, l'interdiction de réaliser des effigies religieuses en métal fondu, l'interdiction du vol, du mensonge et l'amour du prochain comme soi-même. En nous restituant dans le contexte de l'époque il y avait là des idées tout à fait novatrices et en adéquation avec le monothéisme le plus authentique.

Bien-sûr cet appel à la collectivité implique que chaque membre fasse l'effort de séparation du mal et d'élévation vers le bien.

Comment juger de la sainteté d'un individu ? Le schéma ci-dessous nous aidera dans notre explication.

Chaque individu possède son propre "état de nature" qui est le résultat de plusieurs paramètres, comme l'éducation, le milieu social, familial, les capacités intellectuelles, affectives, physiques,...D'autre part le postulat de la Bible est que chaque homme parce qu'il est homme, créé à l'image de Dieu, possède une liberté qui consiste à agir sur son propre "état de nature" pour faire le bien ou le mal.

Si dans un temps "t" donné, un sujet décide de réaliser un effort moral (vis à vis de son prochain) ou un effort religieux (vis à vis de Dieu) l'écart mathématique entre "état de nature" initiale et le résultat de l'effort, donnera l'espace de la sainteté ainsi créé.

Exemple moral.

Monsieur x est dans le métro, fatigué par une journée particulièrement épuisante, il ne trouve pas de place assise. Arrive un SDF qui réclame une pièce ou un ticket-restaurant. Malgré sa fatigue et son énervement, M.x sort de sa poche une pièce de 1Ofrs, au lieu de l'échanger contre une pièce de 5frs, il l'offre au malheureux. L'écart de sainteté sera important car il aura surmonté toutes les difficultés liés à son "état de nature" du moment. S'il avait donné 5 frs, ou s'il avait tourné le dos, l'écart aurait été considérablement réduit, voire nul.

Exemple religieux .

Monsieur y s'est couché tard, malgré cela il se lève tôt pour aller à la synagogue, mais épuisé il fera une prière ronronnante. L'écart de sainteté est élevé pour le zèle mais amoindri par le sommeil.

La sainteté est le résultat d'un acte libre pour faire le bien et qui traduira une plus value à l' "état de nature" ou "état profane".

Bien entendu, personne ne peut juger objectivement chaque situation, et seul Dieu, Juge de vérité, "qui sonde les reins et le coeur, connaîtra l'effort authentique de chacun. C'est pourquoi "point de récompense pour les bonnes actions en ce bas monde", seule " la mitsva est la récompense de la mitsva".

 

Le mérite

C'est dans l'espace de l'effort qu'apparaît la notion de "mérite" ou zékhouth. Le mérite est la différence mathématique entre le niveau d'effort et l'état de nature initial.

Zéhouth vient de zakh qui signifie "épuré", expression utilisée pour l'huile d'olive pure (ref). Le mérite est le degré d'épuration de l'être de nature pour accomplir le bien, le mérite est la trace de l'effort de sainteté.

 

Le Saint

L'hébraïsme ne connaît pas le culte des saints, et même les grands prophètes ne sont pas affublés de ce titre. Par contre nous rencontrons l'expression Ich HaÉlohim, l'homme de Dieu (et non l'homme-Dieu), c'est à dire celui qui consacre sa vie à servir l'Éternel et dont Moïse est l'exemple typique (ref. C.f. Elie). Pour la pensée biblique, il est clair que cette vertu ne peut être associée qu'à Dieu et à aucune autre créature. C'est pourquoi c'est le verbe "sanctifier" qui est utilisé mettant l'accent sur l'effort de sanctification.

C'est avec le développement de la cabale à partir du XIème siècle et certaines formes d'ascétisme, que l'adjectif sera associé par des élèves fervents à certains maîtres, et l'on dira Hakadoch Rabbi, le saint maître untel. Comment justifier cette expressions du langage commun.

Si seul Dieu est saint, il alors faut entendre que l'individu est dans une démarche permanente de sainteté, c'est leur objectif de vie. Mais comme l'enseignent les Pirkey Avoth : "N'ai confiance en toi qu'au jour de ta mort" (ref) signifiant pour le judaïsme qu'il n'existe pas d'état de béatitude ici bas. Nous rencontrons même cette expression "plus un homme est grand, plus son mauvais penchant est grand. Personne n'est à l'abri d'une chute morale ou religieuse, et le juste peut chuter comme le voyou peut faire amende honorable à la fin de sa vie. Disons que si l'on pouvait faire une "photographie" de la vie spirituelle d'un juste, à un moment donné, nous aurions l'image de son labeur.

Cette parole hassidique éclairera notre sujet. Le jour de Roch Hachana, quand le Rebbe va jeter ces péchés à la rivière, les élèves se précipitent pour symboliquement les recueillir. Les fautes du maître sont mérites pour les élèves. Tout est relatif à l'effort et à l'objectif morale et spirituel.

 

L'impureté

Le mouvement qui amène a contrario une dévaluation de l'être entraînera l'impureté. Si la sainteté est une dynamique ascentionnelle, l'impureté est un état. Le terme Toumah est lié à la notion de fermeture (Timtoum).

Le principe premier de l'impureté (nommé dans la halaha "grand-père de l'impureté") est la mort.

Il n'existe aucune valeur péjorative à l'impureté, ce n'est ni saleté, ni mépris, cette notion implique que le sujet libre a été marqué dans sa mémoire, dans sa personne, par la mort. Ainsi l'impureté de la femme est toujours entendue comme la chute de l'oeuf qui s'il avait été fécondé aurait donné le bébé. Toute autre lecture n'est pas juive mais perversion du langage.

Pour purifier un objet ou un individus impurs, il est nécessaire de passer par l'eau : ablutions des mains, immersion dans un bain rituel (mikvé). A l'époque du Temple il existait aussi le rite de la vache rousse (ref. C.f Houkat). L'eau et en particulier celle du mikvé est symbole de vie, de mouvement, elle fait pousser les plantes, et annoncent les premières cellules vivantes. C'est le contraire de la fermeture.

Le rite ici, loin d'être accessoire ou surannée est nécessaire pour visualiser, pour expérimenter la plonger dans la vie, et dépasser les névroses religieuses.

 

La règle de Nahmanide.

Le dernier point que nous analyserons est la formule de Nahmanide (15) dans son commentaire sur Lévitique XIX/ 2.

"...soyez saints, cela signifie que l'homme doit se sanctifier même dans ce qui est permis".

Bien que Nahmanide n'explicite pas le verbe sanctifier, il indique cependant que dans le domaine licite de consommation du monde, le particulier devra mettre un frein. A la lumière de ce que nous avons précédemment, il ne s'agit pas bien sur de prôner un ascétisme outrancier mais d'introduire un contrôle normal de ses pulsions.

Se méfier de la gloutonnerie, de l'abus d'alcool ou de produits toxiques à long terme, d'une sexualité débridée, d'une paresse paralysante ou d'une spontanéité irréfléchie, sont là des évidences pour un individu qui voudrait vivre dans la société des hommes. Mais les évidences ont parfois besoin d'être rappelées, c'est le rôle d'un maître comme Nahmanide

La sainteté c'est l'humanisation du monde divin.

 

(4) C'est pourquoi la racine H.L renvoie aussi à H.L.H = commencer, car le profane est le point de départ, le décor originel de l'action humaine.

 

L'homme de nature et l'homme de sainteté

La Bible utilise deux terme pour parler de l'homme : Adam et Ich .

Dans le premier cas, le terme est masculin (dont le féminin est adama = la terre), dans le second sa forme féminine est Ichah . Suivons la chronologie du texte . Dieu exprime le désir de créer Adam . Adam et non Ich. Puis le Créateur rassemble de la poussière de la terre et insuffle dans les narines de ce golem , un souffle de vie (néchama). Le résultat de cette rencontre entre poussière terrestre et souffle divin est Adam qui est désigné comme néfech haya, souffle vivant . Or cette expression fut déjà utilisée pour les animaux terrestres apparus le sixième jour .

L'Adam est donc d'un certain point de vue identifiable à l'animal. D'autre part, le verset précise qu'"Il les créa mâle et femelle .

Ces deux arguments mettent en évidence, que l'Adam originel est l'homme de nature, l'homme biologique, pré-historique, possédant à l'image des cellules primaires, les deux sexes, enfermant sa propre capacité d'engendrement, car la vie se construit toujours pour perdurer. Mais la création d'Adam n'est pas achevée, Dieu va offrir le tselem, l'image, qui est la liberté. À ce moment l'Adam est capable d'entendre un impératif transcendant "de tous les arbres du jardin tu mangeras, mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas" . Mais sa grande question est d'abord de sortir de sa solitude.

Ce n'est pas la rencontre avec Dieu qui le préoccupe, qui est au final une expérience intérieure, mais la rencontre avec un autre visage humain. Eve peut alors apparaître, comme le résultat d'une demande plus ou moins explicite. La mutation du Adam peut alors s'opérer, il deviendra le Ich de la Icha. Le masculin et le féminin ne sont plus en symbiose, ne sont plus fusionnels. L'altérité est maintenant possible et le dialogue aussi qui est le contraire de l'identification ou de l'uniformisation des consciences.

Toute la question est à présent de savoir comment quitter le stade Profane/ Divin pour arriver au stade Sainteté /Humain . La Bible va nous relater deux commencements d'histoire échouée, avant de se focaliser sur le récit d'une espérance.

 

Les temps du Tohu Bohu

La faute d'Adam est une faute d'appropriation, un refus d'altérité, un négation du principe du Chabath . À la seconde génération Caïn porte la main sur son frère Abel, le fruit des entrailles d'Eve. Ce modèle de violence va être répété jusqu'à devenir à l'époque de Noé, la Loi.

Ici la liberté de l'homme s'identifie à la conduite de la nature. En effet pour que la nature puisse perdurer elle doit prendre la vie dans son environnement. C'est l'hégémonie du plus fort. Mais si la nature trouve son équilibre par cette appropriation, l'homme en restant à ce stade animal, laisse le projet de la sainteté en suspens . Noé sera le seul rescapé de la catastrophe diluvienne.

Noé est juste affirme le texte, car il connaît la Loi, non pas celle des instincts naturels mais la loi transcendante de la vertu, de la morale, de la non-agression du plus faible. Mais Noé est aussi un homme du silence, il ne parle pas, il accomplit sagement la volonté divine. Il n'ouvrira la bouche que pour réagir à la conduite indécente de son fils Ham. Mais réagir n'est pas agir. Le type de société qu'il inaugure est celle de Babel. Là, les hommes "parlent la même langue et les mêmes propos" , que la tradition entend comme un langage de communication unique, auquel s'ajoute les dialectes particuliers de chaque famille de la terre . La dialectique particularisme, universalisme se fait jour autour de la tour. Mais les homme finissent par se replier sur leurs propres spécificités langagières oubliant la valeur du vivre ensemble. Babel, à l'instar de l'arche de Noé, est le lieu de l'incommunication. Le désintérêt naît avec les 70 peuples.

Ainsi les deux premières expériences du monde s'achèvent soit par la violence soit par l'indifférence qui ne sont que des retours au Tohu Bohu originel.