Sexualité, éthique et Sida. Une réflexion juive.

Intervention dans le cadre de l'UEJF

La méfiance du moderne  Le Sida affaire juive ?
 Sexualité et Sainteté  Action Sida et UEJF
 Sexualité et Histoire  

 

La méfiance du moderne

Le moderne, héritier de la pensée judéo-chrétienne, oppose souvent vie religieuse et vie sexuelle, le croyant étant souvent perçu comme un intime de Dieu, un ascète. Le tabou procède d'une certaine méfiance à l'égard de la femme et des pulsions "animales" de l'homme. Le raccourci est vite pris : le sexe c'est le mal !

Dans le Judaïsme, lorsque la sexualité est mentionnée elle est immédiatement cadrée et contrôlée par des rites précis ou par une autorité supérieure transcendante la Loi du ciel. Pas de Kama Sutra biblique ! Dès lors le jeune juif, étudiant ou travailleur, totalement intégré dans la société d'aujourd'hui et dans ses normes, découvrira une antinomie manifeste entre l'hédonisme ambiant et la rigueur traditionnelle.

Pourtant ces suspicions à l'égard de nos sources traditionnelles sont davantage fondées sur l'ignorance ou une mauvaise interprétation que sur la réalité de nos textes, c'est ce correctif que nous voudrions apporter dans les lignes qui vont suivre.


Sexualité et Sainteté

Le commandement de "donner des fruits et de multiplier" fut le premier commandement donné à l'humanité toute entière. La tradition y voit un acte de parachèvement du monde. C'est pourquoi l'homme devrait avoir selon la halakha un garçon et une fille pour imiter l'Eternel qui créa à l'origine l'Adam "mâle et femelle" . Plus tard les rabbins choisirent pour désigner l'institution du mariage le terme de kiddouchin qui signifie "sanctification". L'union sexuelle du couple est perçue comme une élévation et non comme un chute. Le Cantique des cantiques, que certains maîtres voulurent mettre à la guéniza à cause de son caractère érotique, fut sauver par Rabbi Aquiba qui proclama "si tous les textes de la Bible sont saints, le Cantique des cantiques est le Saint des saints" . Finalement le roi Salomon ne trouva meilleure image pour parler de l'union mystique entre Dieu et Israël que la description de cette passion amoureuse entre un roi et sa Sunamith.


Sexualité et Histoire

La sexualité implique le bonheur du couple mais également l'engendrement des enfants. C'est d'ailleurs par ce terme qu'est désignée l'Histoire dans la Bible. Quand l'universitaire parle d'Histoire, il fait appel aux recherches archéologiques et documentaires pour reconstruire l'événement. L'Hébreu, quant à lui, s'intéresse plutôt au développement moral de l'humanité. La succession des générations ne vise que la réalisation de l'Homme idéal, devenu le véritable partenaire de Dieu. selon la belle formule du regretté Léon Achkénazi (manitou) le couple devient "Créateur de l'Histoire" .


Le Sida affaire juive ?

De ce que nous venons de dire, il résulte que le couple est entendu dans la Bible comme un homme et une femme vivant en harmonie et garant de la transmission d'une mémoire pour leurs propres enfants. Il en résulte que le refus du mariage, le suivi relationnel avec plusieurs partenaires de sexe opposé et l'homosexualité sont en contradiction flagrante avec l'idéal toraïque.

Le juif croyant doit-il pour autant fermer les yeux sur la réalité sociologique, se voiler la face en disant le Sida n'est pas une affaire juive ( à ce jour, la maladie n'a pas fait de différence entre les cultures religieuses), se référer à l'utopie sous prétexte que la réalité devrait déjà lui être conforme ? Non bien sûr. Abraham en apprenant la perversion des sodomites n'essaya-t-il pas d'intercéder en leur faveur ? Myriam ne risqua-t-elle pas sa vie dans les eaux troubles du Nil pour suivre le petit panier d'osier où se trouvait son petit frère ? Moïse ne pria-t-il pas pour le peuple égaré qui avait commis la faute du veau d'or et de la débauche devant l'Eternel ? Quiconque sauve un homme sauve le monde entier s'exclame le Talmud . Autant d'exemples qui montrent que l'indifférence n'est pas juive.

Même si l'homosexualité est "une abomination" devant l'Eternel c'est à dire un désordre de la nature originelle, doit-on condamner sans retour ou prier le Créateur du monde afin que la nature retrouve sa normalité. Si pour la pensée orthodoxe, l'anormalité ne peut être prônée comme nouvelle norme, elle peut appeler un regard moins sévère et une éducation des consciences.


Action Sida et UEJF

Lors d'une rencontre dans un local UEJF de la banlieue parisienne, une jeune fille me demanda pourquoi il était péché de mener une journée d'information contre le sida dans le cadre de l'UEJF. Elle m'expliqua alors qu'un Rav lui avait enseigné cet interdit. L'argumentaire portait sur deux points. Premièrement le sida n'est pas une affaire juive. Secundo, le préservatif est formellement proscrit dans le judaïsme. Pour la première question je crois y avoir répondu plu haut.

En ce qui concerne le préservatif, il est certain que son utilisation est en contradiction avec le fait que la semence de l'homme doive pénétrer le corps de la femme. Son utilisation nous ramènerait au principe halakhique de zéra lébatala, "épanchement séminal en pure perte".

Seulement voilà ce jeune juif qui vient nous poser la question n'est pas "L'homme de la halakha" selon l'expression du Rav Soloveichik. Il se conduit selon sa propre pulsion, ou selon les normes culturelles de son milieu. Si quelqu'un prend la voiture le Chabath, ne doit-il pas mettre malgré tout sa ceinture de sécurité ? Tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir. C'est pourquoi, sans encourager nos jeunes au laisser-aller libertin, leur criant "sortez couverts", il nous est possible de leur recommander de se protéger et d'étudier la Torah, pour y découvrir les valeurs de l'amour biblique source d'épanouissement psychologique, moral et spirituel.

Philippe Haddad