Le travail dans tous ses sens Réflexion sur l'opération "Coup double pour l'emploi". Le lecteur rapide de la Genèse verra dans le renvoi du Paradis, et dans la mise au travail d'Adam, l'affirmation d'une malédiction divine qui pèserait sur les générations depuis l'origine. Ainsi chaque goutte de transpiration dégoulinant sur les corps épuisés, renverrait inévitablement au verdict d'un Dieu sévère et intraitable. Mais ce serait là, mal connaître l'enseignement oral et la manière dont le judaïsme s'exprime à l'égard du labeur humain. En quittant l'Eden, Adam n'est point maudit, il n'a rien perdu de sa noblesse de créature, son âme ne se trouve point entachée d'une tare indélébile, non! il est simplement placé dans un nouveau rapport au monde, non plus fondé sur la grâce et la gratuité, mais sur l'effort et le mérite de produire sa propre nourriture Le Talmud rapporte ce dialogue hautement révélateur, entre l'Eternel et notre premier père. "Quand Adam entendit qu'il ne se nourrirait que de l'herbe des champs, il s'écria : "Point de différence entre mon âne et moi ? Et Dieu de répondre : "tu mangeras ton pain à la sueur de ton front". Par la transformation de son univers immédiat, l'individu, l'homo faber, révèle sa capacité d'être à l'image de Dieu, créateur et non receveur, acteur et non voyeur, responsable et non malléable. Le travail fait l'Homme, et le distingue radicalement de l'animal. Les anciens le savaient, eux qui loin de prôner un repli sur une spiritualité craintive et par trop individualiste, proposaient comme idéal de vie, une association harmonieuse entre l'exercice d'un métier et l'étude de la Torah. En fait, ils ne faisaient que refléter ce que les versets disaient explicitement. Car ce mot "avoda" qui désignait d'abord le travail, devint dans la même logique biblique, synonyme de "service divin". L'étonnement est de taille ! Un même terme pour désigner a priori deux démarches opposées ? Avoir les pieds dans la boue ou les mains sur un clavier, paraît antinomique à l'attitude qui consiste à se couvrir d'un talith pour prier, ou de s'isoler pour mieux saisir la subtilité d'un Tossefoth. Eh bien non répond la tradition, cette opposition n'est qu'un leurre, n'est qu'un piège de la pensée dualiste, n'est que le prélude d'un discours de fuite de l'Histoire, qui verrait le monde comme un grand damier, les cases blanches se distinguant des cases noires. Chaque lieu qui se dessine, chaque moment qui s'égrène, n'est que le tremplin d'une rencontre ultime, catégorique, totale, avec la transcendance. Dieu se trouve aussi bien au dessus de la tête d'un élève zélée, se balançant sur sa page talmudique, que dans la mallette d'un monsieur se rendant à son rendez-vous professionnel. L'homme emporte sa dignité avec lui, partout et tout le temps. Dès lors, l'on comprend que la plus grande expression de la Tsédaka, consiste à offrir au plus démuni une activité permanente. Ces quémandeurs du métro, ces pauvres erres n'ayant comme seul domicile, qu'un banc ou un bout de quai, ne sont-ils pas la voix de Dieu ? Ces frères et soeurs cherchant salaire, doivent-ils trouver porte close, sous prétexte qu'ils veulent rester sincèrement fidèles à l'esprit et à la lettre du chabath ? N'est-ce pas la grande leçon d'Isaïe qui le jour de Kippour dénonce le culte hypocrite. " Faire sortir son prochain de l'humiliante ANPE, voilà le véritable jeûne de l'Eternel". Le religieux ne peut se penser, ne peut se vivre, sans civilité, sans citoyenneté. C'est là tout le sens de l'action que mène inlassablement le Bureau du chabath, à travers l'ensemble de ses acteurs, souvent anonymes et pourtant si indispensables. Notre maître, le grand rabbin Jaïs z"l, aimait à enseigner : "ma spiritualité s'exprime à travers le problème matériel de mon voisin". Le "coup double" pour l'emploi, s'intensifie dès lors d'un signification plus dense, être authentiquement avec Dieu, parce que nous aurons été authentiquement avec notre prochain. Et là chacun peut-être interpellé, qu'il soit croyant ou non, pratiquant ou non, car il en va de la dignité de l'Homme. Rabbin de la jeunesse à l'ACIP
|