Le travail dans tous ses sens
&laqno;Et à l'homme il dit : &laqno; Parce
que tu as cédé à la voix de ton épouse, et
que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais enjoint de ne pas manger,
maudite est la terre à cause de toi : c'est avec peine que tu tireras
ta nourriture tant que tu vivras. Elle produira des ronces et des épines,
et tu mangeras l'herbe des champs. C'est à la sueur de ton visage
que tu mangeras du pain, - jusqu'à ce que tu retournes à
la terre d'où tu as été tiré : car poussière
tu as été, et à la poussière tu retourneras
!»
Le lecteur rapide de la Genèse verra dans la mise
au travail d'Adam, le résultat d'une malédiction pesant sur
toutes les générations. Chaque goutte de transpiration dégoulinant
sur les corps épuisés, renverrait inévitablement au
verdict d'un Dieu sévère et intraitable. Le judaïsme
a refusé cette lecture par trop pessimiste.
En quittant l'Eden, Adam n'est point maudit, (le verbe
n'est utilisé que pour la terre et le serpent), il n'a rien perdu
de son image divine comme le rappellera l'Éternel quelques générations
plus tard à Noé, ses potentialités spirituelles sont
restées intactes ; la transgression l'a seulement placé dans
un nouveau rapport au monde, non plus fondé sur la gratuité
et l'innocence, mais sur la connaissance et l'effort de production.
Adam en s'éloignant du paradis ressemblerait à
ce jeune homme quittant père et mère pour construire son
existence d'adulte. Partir c'est grandir ! Le Talmud qui aime amplifier
les versets pour mieux donner à penser la foi, rapporte ce dialogue
significatif.
&laqno;Quand Adam entendit qu'il ne se nourrirait que
de l'herbe des champs (Gn III,18), il s'écria : &laqno;Point de
différence entre mon âne et moi, nous mangerons tous les deux
à la même auge ?» Et Dieu de répondre : &laqno;Tu
mangeras ton pain à la sueur de ton front». Par la transformation
de la nature, l'homo faber se distingue radicalement de l'animal.
Le travail n'est plus malédiction mais responsabilisation et élévation.
Fidèles à cette logique de lecture, les
sages d'Israël proposèrent comme idéal de vie pour chaque
membre de la collectivité, d'associer un métier à
côté de la pratique religieuse.
Cette harmonie s'exprime de façon éclatante
dans la langue hébraïque à travers le mot &laqno;avoda»
qui désigne à la fois l'activité économique
comme nous l'avons vu et le service divin, &laqno;Et vous le servirez de
tout votre cur» dit le Deutéronome au chapitre VI.
Ainsi un même terme désigne a priori
deux démarches opposées. Avoir les pieds dans la boue
ou les mains sur un clavier, paraît antinomique à l'attitude
qui consiste à s'isoler pour mieux se concentrer dans la récitation
d'un psaume ?
Eh bien non, dans logique monothéiste, chaque
lieu traversé, chaque moment qui s'égrène devient
le tremplin d'une rencontre ultime, totale avec la transcendance. Dieu
se trouve aussi bien au-dessus de la tête du dévot dans sa
chapelle que dans la mallette d'un cadre se rendant à son rendez-vous
professionnel ; la ferveur peut s'exprimer partout, seules les modalités
d'expression changent.
Travail/ production, travail/ prière invitent
le croyant à cet effort continu de transformation de la nature,
nature extérieure ou intérieure à soi-même.
Certes qui n'a pas ressenti la tristesse du manque, qui
ne s'est pas souvenu attendri d'un événement passé
aussi doux que la madeleine de Proust, qui n'a pas dit un jour &laqno;comme
le jardin d'Eden devait être agréable sans les soucis de fin
de mois», pourtant entre la nostalgie et l'utopie, l'hébreu
optera pour la seconde solution.
C'est en ce sens que l'homme et la femme furent mis en
travail, les filles d'Eve portant la vie, les fils d'Adam faisant pousser
le blé. Le bébé et le pain seront alors l'expression
d'une bénédiction divine humanisée, l'uvre de trois
associés : Dieu, le père et la mère.
Dans une société où le travail/
production n'est plus le lot de tout un chacun, mais où le pain
se quémande dans un wagon ou au coin d'une rue, l'on comprend à
quel point l'activité économique porte l'honneur de l'homme.
Le travail/ prière loin de nous éloigner du monde devrait
être alors source d'engagement. Comme disait mon maître : &laqno;Mon
problème spirituel est le problème matériel de mon
prochain».