Parachat Haazinou

Deutéronome ch.XXXII, ver. 1 à ch. XXXII, ver. 52

Haftara - II Samuel XXII.1-51.


Ecoutez cieux et je parlerai et la terre entendra les dires de ma bouche
Le Gaon de Vilna commentant ce passage (1) pose dix questions portant sur chaque détail du verset, jusqu'au nombre de mots et au nombre des lettres des hémistiches. C'est qu'en effet, ainsi que Moïse notre maître le déclare à la fin de la paracha précédente (Deut. XXXI, 28) c'est comme témoins que les cieux et la terre sont invoqués. Or les témoins auront à répondre aux questions du juge jusqu'au moindre détail pour que leur témoignage soit recevable. Nous allons tenter de présenter ici un des aspects de l'analyse du Gaon. La dixième remarque du Gaon reprend un fait connu : Isaïe au tout début de sa prophétie (2), interpelle lui aussi les cieux et la terre, mais en termes opposés à ceux de Moïse :
Entendez cieux ; terre, écoute !
Le Gaon rappelle alors un point de droit : la convocation des témoins doit se faire en deux temps. Nul ne peut être traduit en justice s'il n'a pas fait l'objet de mises en garde devant témoins avant de commettre son méfait. Il faut donc que les témoins aient d'abord été interpellés, une première fois, au moment de la mise en garde. Puis une seconde fois au moment du procès. Moïse a invoqué les témoins avant qu'Israël n'entre sur sa terre ; Isaïe les invoque devant le tribunal. Or, dit le Gaon, au moment de la Révélation du Sinaï, Israël avait dit  « Nous ferons et nous entendrons » (3), le faire se rapportant aux commandements en tant qu'ils concernent le corps qui est l'instrument de l'action et l'entendre se rapportant à la Thora en tant qu'elle s'étudie, c'est-à-dire en tant que s'adressant à l'âme et à la raison. C'est pourquoi, poursuit-il, Moïse a d'abord mis Israël en garde en ce qui concerne l'étude qui mène à l'action, disant  « écoutez cieux », se référant à la Thora en tant qu'elle est révélée, c'est-à-dire venant des cieux. C'est aussi pourquoi il a utilisé le verbe  écouter » qu'il faut prendre au sens fort, c'est-à-dire supposant une compréhension précise et sans ambiguïté. Isaïe, quant à lui, évoquera l'écoute par rapport à la terre, ses remontrances portant sur l'action qu'il faut examiner dans ses moindres détails.
Cette analyse du Gaon rejoint le passage célèbre du Talmud (4) qui enseigne que c'est afin de permettre à Israël d'acquérir son être par mérite que Dieu lui a donné abondamment Thora et Mitzvoth. Si on dit Mitzvoth en pensant Thora, on fausse le sens de l'une et de l'autre. La Thora, en tant qu'objet d'étude, enseigne le Rav Kook (5), comporte deux dimensions : l'une orientée vers le bas et qui permet une plus grande perfection dans l'accomplissement des commandements ; l'autre, orientée vers le haut et qui permet à l'homme d'habituer son au âme au commerce de la vérité. Il faut prêter attention au fait que le cantique de Haazinou tout entier, en tant que mise en garde d'Israël considéré comme facilement rebelle, concerne la compréhension de l'histoire, passée et à venir. C'est dire assez que la rebellion n'est pas tant dans les actes particuliers, les errances individuelles provoquées par l'ignorance ou l'appétit fautes qu'il faudra quand même payer et réparer que dans les actes qui mettent en jeu la destinée humaine dans la perspective du projet en vue duquel l'homme a été créé. S'il est certes vrai que c'est Dieu qui fait l'Histoire (6), c'est d'une part, à travers nos actes, et d'autre part, il nous incombe de comprendre les événements de cette histoire. Sinon, nous risquons d'être comme un bouchon balloté par les vagues au gré du vent. Or, le plus souvent, l'attitude de piété a consisté à dire qu'il valait mieux pour l'homme se contenter d'observer le plus scrupuleusement possible les commandements de la Thora et de laisser à Dieu la réalisation des grands desseins. Comme si la finalité de l'observance était dans l'observance même et non précisément dans la réalisation du dessein de Dieu et comme si la connaissance de la manière dont Dieu mène le monde n'était pas de la plus haute nécessité dans l'ordre de la foi.
Il est rassurant de constater que cette préoccupation a toujours été présente chez les véritables Maîtres d'Israël, et ce sont eux que nous devons écouter et non leurs disciples trop hâtifs (7) ou leurs ouailles trop diligentes. Citons, pour l'exemple, l'un des plus grands parmi les plus grands des décisionnaires quasi contemporains, autorité incontestée du monde ashkénaze, le Hafetz Haïm, Rabbi Israël Méïr Hacohen de Radun, auteur " entre autres " du commentaire Michna Broura sur le Choulhan Aroukh (8) :
« La Qabala est l'une des dimensions les plus hautes de la Thora... Sans les dimensions intérieures de la Thora (Sitré Thora) nous tâtonnons dans l'obscurité et les voies de Dieu dans Sa conduite avec les créatures nous restent inaccessibles ».
On ne saurait dire plus clairement que si la connaissance du Talmud et de ses commentaires suffit peut-être pour énoncer des règles de conduite (halakha) et mériter peut-être le titre de Grand de la halakha elle est insuffisante pour mériter celui de Grand de la Thora qui n'appartient qu'à ceux qui ont reçu, de génération en génération depuis Moïse, la tradition des voies de Dieu (9).
Quant à nous, que nous reste-t-il dans la période de trouble et d'incertitude que nous traversons, sinon la consigne de Yoav, chef des armées d'Israël (10) :
« Soyons forts et renforçons-nous en faveur de notre peuple et en faveur des villes de notre Dieu »
                                                                                                                        Elyakim P. Simsovic
                                                                                                                         Centre Yaïr-Manitou

                                                                                                                                 Jérusalem
Notes
(1) Adéret Eliahou, Vol. I, page 429.
(2) Isaïe, I, 2.
(3) Exode XXIV, 7.
(4) TB Makot 23/B (Mishna).
(5) Ein Aya s/Bérakhot, I, pages 2-3.
(6) Proverbes XIX, 21.
(7) Cf. Avot déRabbi Nathan, chap. 5. Sanhédrin 88b.
(8) Rapporté par son fils, Lettres du Hafetz Haïm,  Comment agissait mon père », §50.
(9) Exode XXXIII, 13.
(10) I Chroniques XIX, 13.