Eve Pelerins : Monsieur Nabati, quelle définition pourriez-vous donner de l'humour ?
Moussa Nabati : L'humour agit à l'opposé
du refoulement. Loin de nier les problèmes, il tente de leur trouver une solution positive.
E.P : Ce serait donc une façon de " faire avaler la pilule " ? M.N : Pas exactement. Il ne s'agit pas d'acceptation passive, mais on peut dire que l'humour permet une digestion, une évolution, pour accepter l'inacceptable.
E.P : Vous avez consacré l'essentiel de votre
ouvrage à l'humour musulman, l'humour juif y occupant une moindre
place.
M.N : Parce que l'humour musulman est moins connu en Occident que l'humour juif.
E.P : Pourquoi avoir choisi ces deux familles d'humour ?
M.N : Tout d'abord en raison de mon double enracinement - je suis juif et j'ai grandi dans un monde musulman - ensuite, parce qu'il me semble qu'entre l'humour juif et l'humour musulman, il y a une communauté de démarche.
E.P : Voyez-vous cependant une différence entre ces deux types d'humour ?
M.N : Le judaïsme privilégie l'humour par une attitude souple, interprétative qui s'applique notamment à la Bible. Dans le monde musulman, l'humour fonctionne davantage comme un procédé de langage. L'humour juif est plutôt une sorte de défoulement, l'humour musulman, une forme de transmission en lien avec une certaine sagesse. L'histoire de ces deux peuples est différente. L'humour a toujours été une arme face à la peur et à la souffrance. Ainsi, les enfants confrontés à la sévérité d'un maître, se soulagent de leur crainte en reprenant entre eux ses travers, en le singeant.
E.P : Dans une dialectique du maître et de l'esclave, ce serait donc l'esclave qui serait susceptible d'utiliser l'humour ? Le maître n'a, en effet, aucune raison d'y avoir recours : il a le pouvoir.
M.N : Encore faut-il qu'il ait la distance nécessaire.
E.P : L'humour a-t-il des thèmes privilégiés ?
M.N : Oui. Prenons l'exemple de l'humour juif ! Si l'on en fait une analyse structurale, on distingue quatre grands thèmes : le rapport à Dieu, le rapport à la femme, le rapport à l'argent, le rapport au prochain et notamment, le problème de l'antisémitisme. E.P : Nombre des histoires que vous rapportez dans votre livre, ont une tonalité plutôt misogyne.
E.P : L'humour vous semble donc un moyen de régulation face au risque de névrose ?
M.N : Je l'ai dit : il suppose
une certaine distanciation. Un peuple qui a de l'humour
est plus près des réalités parce qu'il a une distance.
E.P : Puisque vous dites que l'humour permet d'accepter l'inacceptable, pensez-vous que l'humour puisse servir de moteur à l'action ? M.N : Je ne sais pas... E.P : Vous venez d'enregistrer une émission sur R.C.J. Certaines questions qui vous ont été posées vous ont-elles étonné ? M.N : Oui, on m'a demandé : Est-ce que les analystes rient ? J'avoue ne m'être jamais posé la question. E.P : Et bien, est-ce que les analystes rient ? M.N : Les analystes, dans leur
pratique, sont confrontés à la douleur... E.P : Excusez-moi de vous interrompre ! S'agit-il de ne pas perdre de plumes ou de ne pas perdre la face ? Les femmes auraient-elles moins de plumes à perdre que les hommes ? M.N : Il s'agit de ne pas perdre
l'essentiel ; ne pas perdre la face, ne pas perdre
la femme, ne pas perdre la mère. E.P : Dans le mot " envie", ne peut-on entendre le fait de manifester que l'on est en vie ? M.N : Cela concerne toujours
la problématique du désir. Un homme qui
n'a pas de relations avec sa femme pendant un mois est capable d'aller vers
n'importe quelle femme pourvu qu'elle ait des seins,des fesses, etc. E.P : Avec un homme toutefois. M.N : Oui, mais c'est elle
qui est mère, c'est elle qui donne la vie. E.P : Voulez-vous dire que la femme doit rester à la maison et s'occuper de ses enfants, exclusivement ? M.N : Elle peut travailler mais il serait préférable qu'elle travaille à temps partiel. L'accès au travail des femmes n'a privilégié que celles qui avaient un certain niveau de culture, des moyens d'expression. Pour les autres, le travail est plutôt une servitude : elles travaillent et assument une double journée ; à la maison, tout le monde compte sur elles. E.P : Pourquoi n'avoir pas parlé de l'humour chrétien ? M.N : Parce qu'il n'y a pas
d'humour spécifiquement chrétien. E.P : ...qui ne sera finalement pas sacrifié. M.N : Vous avez raison ; il n'est finalement pas sacrifié. E.P : Et puisque nous parlons d'humour et de rire, ne peut-on, à travers le nom même d'Isaac, qui signifie, " il rira ", penser que c'est ce " non-sacrifice " qui permet au rire de continuer à résonner ? M.N : C'est intéressant. E.P : Qu'en est-il du bouddhisme ? M.N : J'ai une certaine sympathie pour le bouddhisme mais je ne le connais pas vraiment. E.P : Les traditions asiatiques mettent l'accent sur le sourire plus que sur le rire et il m'a semblé que les histoires musulmanes nous portaient, en général, plus à sourire qu'à rire. M.N : C'est exact. E.P : Nous arrivons au terme de notre entretien. Y a-t-il une question que je ne vous ai pas posée et que vous auriez aimé que je vous pose ? M.N : Une question ?... Non...
Voilà qui est fait, Monsieur Nabati. En guise de conclusion, vous me permettrez,
j'en suis sûre, de citer ces quelques phrases de Pascal Quignard lues dans Le sexe et l'effroi : Le pouvoir ? Certes. Mais, si j'ai bien compris, il en est de même d'un certain humour.
Eve PELERINS
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