Yona Dureau : L'éthnocentrisme et l'échec des processus de paix
Ethnocentrisme et
point de vue
L'ethnocentrisme
américain et occidental dans les accords de Washington
Imaginer des formes différentes, ou
comment tenter de penser selon l'Autre
Réponse
apportée à cet article de Micheline Weistein
Il est frappant de constater
que malgré toute la science accumulée par nos sociétés
modernes dans l 'étude des hommes, les technocrates qui
rédigent les textes des traités de paix, des accords
internationaux et autre babioles si utiles dans un monde prêt
à basculer dans le gouffre du conflit armé, ne se
préoccupent toujours pas de comprendre les mondes mentaux
auxquels il s'adressent.
Ainsi, dans le cas des accords de paix signés sous l'égide
des États-Unis sur la pelouse de Washington, la distance
temporelle nous permet de voir clairement aujourd'hui que les
sages légistes qui avaient rédigé ces textes
avaient une fois de plus fait acte de projection de leur monde
mental et culturel alors qu'ils s'adressaient à un monde
oriental, musulman, arabe, et palestinien de surcroît.
Le présent dossier tente d'analyser cet ethnocentrisme
intrinsèque du processus de paix, avant d'esquisser de
quelques traits la forme radicalement différente qu'auraient
dû prendre ces accords.
I.
Ethnocentrisme et point de vue
L'ethnocentrisme est un phénomène connu des ethnologues.
C'est la tendance naturelle de chaque société, mais
aussi de chaque individu, à tout réduire à
l'ensemble de ses connaissances, de sa culture, de son mode de
vie et de penser. Cette tendance est si forte qu'elle peut s'opérer
sans que l'individu ne s'en aperçoive, totalement à
son insu, et elle repose sur des habitudes de penser comme de
mode de vie. Cela signifie que sans la décision consciente
et ferme de consentir un effort pour comprendre une autre société,
un autre mode de vie, et un autre système de pensée,
il n'y a aucune raison pour que cette perspective d'ouverture
à l'autre s'opère de façon naturelle et automatique.
De plus, certains ethnologues ont pu constater que l'ethnocentrisme
se fondait également sur les habitudes de perception d'un
environnement donné. Ainsi, un pygmée, qui n'était
jamais sorti de la forêt, et qui par conséquent n'avait
pas habitué ses sens à la perception d'horizons
immenses, interprétait la vision d'un troupeau d'éléphants,
au loin, dans la savane, comme une ligne de fourmis. Il ne connaissait
certes pas l'apparence d'un éléphant, mais bien
que connaissant parfaitement les fourmis, il rapprochait son expérience
visuelle de la seule forme pouvant s'en approcher dans son univers
d'origine.
Cette expérience visuelle vaut pour toutes nos interprétations
mentales de mondes radicalement différents du nôtre.
Comment comprendre une notion aussi apparemment universelle que
celle de l'honneur, dans le contexte des Etats du Sud des États-Unis
avant la guerre de Sécession, sans comprendre l'historique
de la formation de ce concept. Ainsi, par exemple, dans ces États
du Sud, la conception de la démocratie passait par une
soumission totale et sans faille à la volonté de
la majorité. Et comme la majorité concevait que
la tradition constituait la valeur fondamentale de cette société,
son « honneur », toute velléité, toute
allusion à un changement quelconque apparaissait comme
une trahison de la volonté du groupe, passible éventuellement
de mort, ce qui explique le très grand nombre de défis
en duel de cette société à cette période.
Ainsi le concept « d'honneur », dans la société
du Sud des États-Unis à la veille de la guerre civile,
se fondait de façon indissociable avec un immobilisme qui
semblait le seul garant de la tradition vénérée.
Notre concept de l'honneur, dans le monde occidental, s'est progressivement
réduit à un concept légal des droits de l'individu
dans la société. Les tares familiales ou les tâches
sur la vertu de certains membres de la famille disparaissent avec
l'étiolement des familles, leur explosion en familles recomposées
où les liens se distendent.
Dans le contexte du Moyen-Orient et de la société
arabe palestinienne en particulier, le concept de l'honneur est
un point clé de la mentalité, un mouvement de pensée
fondant des comportements individuels et groupaux.
Force est de constater que les accords d'Oslo, écrits par
des technocrates israèliens et américains, n'ont
pris en compte aucune des données fondamentales de la mentalité
palestinienne, fort différente de la nôtre et du
monde occidental. On a cru honorer le peuple palestinien en s'adressant
à lui dans les mêmes termes qu'au monde occidental,
alors qu'on était tout simplement en train d'imposer une
façon d'envisager le monde et les rapports entre individus
qui ne voulaient rien dire dans le monde oriental,, musulman,
et palestinien.
Je me rappellerai toute ma vie une scène : venue aider
une famille arabe israèlienne à convenir d'un rendez-vous
avec un hôpital français, nous avions décidé
de partager un repas dans un restaurant de Tibériade. Après
la bénédiction sur le pain, que je faisais machinalement,
le père de famille, qui était le malade devant être
hospitalisé, me déclara solennellement qu'à
présent il n'avait plus le droit de me tuer car nous avions
manger du pain ensemble et que le pain était sacré
dans leur religion !
J'avais à peu près le sentiment d'avoir fumé
un calumet de la paix sans le savoir et l'absurdité de
la situation me permit de saisir combien les accords d'Oslo, américains
dans leur essence, ne devaient pas plus faire sens de façon
intime pour les Palestiniens que le fait d'avoir mangé
un morceau de pain à une table commune n'en avait fait
pour moi.
II. L'ethnocentrisme américain et occidental dans les accords de Washington
Les accords d'Oslo partaient de plusieurs a priori culturels qui
se sont tous révélés faux en ce qui concerne
les Palestiniens.
L'idée fondatrice consistait à penser que la chose
la plus désirée par les Palestiniens, à l'instar
des Israéliens, était la paix. Cette idée
était grossièrement erronée. Car sans ouvrir
ici de polémique concernant les intentions de Yasser Arafat,
qui déclarait simultanément à son peuple
que les accords n'étaient qu'une étape vers la reconquête
de la totalité du territoire, il me semble essentiel de
comprendre et de cerner que pour les Palestiniens, qui n'avaient
jamais joui jusque là d'une reconnaissance réelle
d'existence, le motif le plus important de cette paix était
constitué par la reconnaissance du peuple palestinien en
tant que peuple palestinien, leur accordant ainsi le principe
d'une culture et d'une identité propre. Peu importe de
savoir si cette identité était si unique et si cette
culture était spécifique, dans l'histoire des idées,
ce sont les convictions psychologiques qui comptent, et le peuple
palestinien avait fondé la conscience de son groupe, qu'il
voulait voir reconnaître, que cela nous plaise ou non.
La deuxième erreur fondamentale de ces accords de paix
consistait à imaginer que l'établissement progressif
des conditions d'un contrat, utilisé comme mode de pensée
et d'établissement de la paix en Europe après la
seconde guerre mondiale (avec le retrait progressif des troupes
alliées au fur et à mesure du passage du temps)
pouvait être immédiatement transposable dans le contexte
du Moyen-Orient. Or la tradition arabe et musulmane n'a jamais
eu de semblable expérience. Pire, le concept d'une «
paix à l'essai », ou d'une « paix progressive
» allait à l'encontre de la tradition des paix familiales
ou tribales, ainsi qu'à l'encontre de toute l'histoire
des traités signés dans la culture musulmane d'une
part, et locale, ottomane, d'autre part.
Les traités de paix ont toujours été absolu
et entiers dans toute cette histoire. Par absolu et entier, j'entends
qu'aucune paix partielle n'a jamais été signée
dans le but d'en faire une plus totale ensuite. La seule exception,
et elle est de taille, et souligne combien il était maladroit
de faire une paix qui évoque cette autre paix, est la trêve
signée dans le Coran par Mahomet avec la tribu des Kuraichis,
paix partielle qui ne devint totale qu'après la destruction
des Kuraichis pas Mahomet Il était assez malheureux de
n'avoir fait allusion à la culture arabe que par le point
faible de ces accords d'Oslo, et regrettable que cette allusion
soit religieuse vu le contexte international d'éveil des
nationalismes religieuxFaut-il ajouter à cela que le nom
de Yasser Husseini, Arafat, est un pseudonyme tiré du Mont
Arafat, lieu où se réunirent les troupes de Mahomet
pour décimer l'ennemi avec qui avait été
signé une paix partielle
Mieux vaut vérifier ses références culturelles
avant d'écrire des traités ou des processus de paix
Troisièmement, les accords d'Oslo contredisaient entièrement
le concept de l'honneur palestinien. Dans ce monde mental, il
est honteux de faire l'aumône, comme de recevoir quelque
cadeau qui n'aurait pas été mérité
par un travail, ou par un autre bienfait. Le cadeau sans mérite
est une insulte qui ne peut être réparée que
par le mépris, l'injure, l'agressivité. Or en matière
de territoire, de pays, et d'identité, l'achat par le mérite
de ces trois points fondamentaux avait peut-être déjà
eu lieu symboliquement, comme Ytshak Rabin tenta de le communiquer,
par le nombre des morts et des braves de part et d'autres. Mais,
alors que ce concept de « mérite » des Palestiniens
à recevoir leur terre peut nous paraître à
nous, Occidentaux, comme honteux, puisqu'il est injurieux de concevoir
dans notre civilisation, qu'un peuple ait besoin de « mériter
» ce qui constitue les conditions de base de son existence,
il nous faut concevoir que ces mots auraient certainement rempli
leur fonction symbolique, qu'ils étaient précisément
nécessaires dans le cadre des accords d'Oslo pour rendre
la paix acceptable et non honteuse du côté palestinien.
Enfin, et pour comprendre ce que ces accords d'Oslo voulaient
dire pour le Palestinien moyen, il faut s'imaginer soi-même
assis dans une tente en train de procédér à
une cérémonie qui ne nous atteint pas, qui ne signifie
rien pour nous, et que l'Autre appellerait processus de paix.
La cérémonie de Washington a été l'équivalent
d'une séance de calumet de la paix pour le commun des Palestiniens.
III. Imaginer des formes différentes, ou comment tenter de penser selon l'Autre
Il faut, pour contrer notre ethnocentrisme considérer un
instant la forme que prend un accord de paix dans la société
palestinienne, et imaginer ensuite quelle forme aurait dû
prendre la paix de Washington si l'on souhaitait que la cérémonie
ait un sens pour les Palestiniens.
Lorsque deux familles se haïssent, et se battent depuis des
générations pour le prix du sang que ce sang
ait été versé volontairement ou non- le fils
aîné de chaque famille se doit de reprendre le fardeau
de la vengeance, et, inlassablement, de génération
en génération, de porter la mort dans le camp adverse,
pour défendre l'honneur de sa famille.
Lorsque le sang a coulé et fait couler suffisamment de
larmes, les deux familles se réunissent en un immense dîner
expiatoire où les chefs de famille déclarent solennellement
accomplir la « soulhra », le pardon, et devant tous
ces témoins, en présence de qui le repas est pris,
les deux chefs assis côte à côte ou face à
face, mangent ainsi du pain, dans sa dimension biblique et sacrée,
et effacent les comptes mortuaires des deux familles, dégageant
les fils aînés de leur mission mortifère.
Une telle cérémonie, avec sa dimension de psychodrame
de groupe, aurait seule permis de signifier pour les Palestiniens
:
1. que leur culture était reconnue
2. que le sens de cette culture était respectée
3. que cette cérémonie était prise au sérieux
par les politiciens, ainsi qu'elle devait l'être par tout
le peuple.
On aurait pu décréter que chaque village était
tenu d'organiser une cérémonie semblable avec son
voisin.
On évitait ainsi les réminiscences de faux traités
du Coran.
On marquait une paix par les signifiants essentiels et sacrés
de la culture la moins impliquée des deux dans cette paix.
Au jour d'aujourd'hui, on peut me reprocher d'écrire ces lignes en réécrivant l'histoire. Néanmoins, en y pensant bien, il me semble que vue la nature primaire de l'éducation au suicide des jeunes générations palestiniennes, qui se croient elles aussi investies d'une mission de meurtre, il nous faudra tôt ou tard apprendre à parler cette langue de la soulhra pour tenter de désamorcer toutes ces bombes humaines par la seule chose de sacré qui leur reste, en dehors de leur religion que nous ne partageons pas : leur tradition.
Yona Dureau