Les moteurs vrombissaient, l'avion mit les gaz et quelques secondes plus tard s'arracha du sol. Lydia et Shaï ne purent retenir un cri de joie et surtout un soupir de soulagement. Shaï se blottit contre sa mère, qui tendrement caressa le crâne rasé de son fils, elle sentait sous ses doigts, par endroits la griffure du rasoir. Sa pâleur était accentuée par l'absence de cheveux. Plusieurs personnes l'avaient regardé, étonnées lors de l'embarquement, certaines détournaient les yeux avec gêne. Ils imaginaient sûrement que l'enfant était atteint dune grave maladie. Les larmes ruisselaient sur les joues de Lydie, qui regardait s'éloigner la statue de la liberté. Vraiment New-York n'aura pas été pour elle synonyme de liberté. La gorge nouée elle se rappela le voyage effectué dans l'autre sens 4 ans plutôt. Comme son inquiétude alors était fondée.

 

Après l'euphorie des premières semaines, elle avait senti l'insidieuse mainmise de son beau-père pénétrer dans leur vie. Elie changeait de jour en jour. Il passait pratiquement toutes ses journées à la yeshiva. Cela encore, elle le comprenait, ce besoin de renouer avec le monde de son enfance, de replonger dans ses racines, de ressentir la jouissance liée à l'appartenance.

Elle-même était fort attirée par ce monde où tout paraissait plus simple grâce aux liens que tisse le groupe, le sentiment de sécurité y est puissant, mais il lui semblait que derrière ce rideau protecteur se cachait un très grand danger, qu'elle appelait "l'absence à soi-même" et, le jour où Elie emmena Shaï avec lui, elle sut qu'elle n'aurait jamais dû venir ici.


Elle voyait peu à peu l'enfant perdre ses couleurs, le soleil qui jusque-là illuminait ses yeux ne brillait plus dans son regard, Il devenait une ombre, petit zombie vêtu de noir comme les enfants qui hantent le quartier de "méa-shéarim" à Jérusalem. Insidieusement Elie avait gommé les différences qui existaient entre son fils et les autres enfants de la communauté et il l'avait rendu anonyme parmi les autres. Lui-même se mit à ressembler à tous les hommes
de la communauté, et lorsqu'îl se laissa pousser la barbe, elle comprît que le
vieux rabbin était en train de gagner. Elle s'opposa bien à lui plusieurs fois en essayant de lui démontrer que si D-ieu avait crée le soleil s'était pour que l'homme en profite, que si l'on avait un corps avec des muscles il fallait les entretenir, que le sport était aussi important pour l'équilibre d'un enfant que l'étude. Au début il acceptait de l'entendre, mais il n'y avait jamais eu de vrai débat entre eux, chacun restait enfermé dans son monologue et le mépris
qu!il affichait pour le soi-disant esprit féminin ne permettait pas la rencontre.
Peu à peu sa courtoisie fit place à une irritation grandissante et le jour où il lui reprocha de ne pas savoir baisser les yeux et où il admonesta Elie pour son incapacité à se faire respecter par sa femme, elle sut qu'il n'avait que mépris pour cette "goya" et qu'il n'aurait de cesse de séparer le couple ou de lui courber l'échine.

Ce jour-là elle fut à la fois très déçue et soulagée.
 
Déçue, car il existait en elle et peut-être même malgré elle, une grande admiration pour le vieil homme charismatique dont le regard savait aller jusqu'au plus profond de l'âme, dans les recoins les plus cachés. Soulagée, car elle craignait qu'il perce ses défenses et qu'il l'amène à accepter cet univers qui la fascinait tant. Il y avait en elle une aspiration à l'acceptation qu'elle essayait de cacher au mieux derrière sa révolte. Et, elle le savait, seul
le Rav pourrait deviner cette faiblesse, cette soif et l'utiliser.
Elle devinait derrière ce monde de rites, une porte qui pourrait la mener à l'extase
mystique que ces hommes atteignaient. Elle était satisfaite que le vieil
homme n'ait pas découvert cette faille, mais souvent elle se demandait si tout
simplement il n'avait pas refusé d'utiliser son pouvoir et elle en concevait une
grande amertume qui augmentait sa colère.

Elle se sentait alors non seulement reietée, mais aussi trahie. Les réflexions d'Elie lui permettaient de constater l'évolution du lavage de cerveau, rien ne parvenait à enrayer le
mécanisme. Durant un an elle réussit cependant à protéger l'intimité, du couple, mais le jour où Elie s'emporta et décida qu!'il n!était plus possible qu telle ne respectât pas les règles de pureté si elle souhaitait demeurer sa femme et, qu'il lui ordonna de cesser immédiatement toute contraception et de se rendre au mikvé chaque mois, elle comprit qu'elle avait tout perdu. Ici elle se sentait exclue, regardée, épiée dans chacun de ses faits et gestes et surtout méprisée.
Elle se replia, se ferma, s'étiola et mourut à elle-même.

 

 

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