Son seul but aujourd'hui était de soustraire au maximum son fils à l'influence du Rav qui l'avait si cruellement ignorée.
Seul Shaï comptait à ses yeux, en sa seule présence, elle redevenait la Lydie parisienne, pleine de joie de vivre et d'enthousiasme.
Mais Ehe, comme jaloux de leur intimité ou ombrageux de l'influence qu'elle pouvait avoir sur son fils, réduisait de plus en plus ces moments.
Arguant, qu'en tant que belle-fille du Rav, elle avait des obligations, il lui refusait le droit de travailler hors de la commuanuté, mais il lui interdisait dans le même temps l'oisiveté. Ses journées se partageaient donc en l'organisation des rares loisirs laissés aux jeunes enfants et l'étude. Mais elle ne comprenait plus ce judaïsme-là, elle qui se sentait si juive à Paris, ne savait plus qui elle était. Elle ne supportait pas qu!on lui interdise l'accès aux textes, sous prétexte qu'elle était une femme.
Pour être juif aujourd'hui fallait-il donc avoir deux siècles de retard ? Et pourquoi ce rejet des juifs libéraux ou sùnplement traditionalistes ? Y avait-il une seule vérité dans cette religion basée sur le questionnement et la multiplicité des réponses ? Elle n'avait jamais supporté ce fanatisme, mais finalement elle avait appris à se taire, et même à baisser les yeux.
 
Shaï semblait supporter sans trop de dégâts, la pression de l'école hassidique. Dès leur arrivée à New-York le problème de la scolarisation S'était posé, puisque la rentrée avait lieu dixjours plus tard. Et à ce moment, elle avait pour la première fois dû se heurter à la volonté inébranlable du vieillard. Ce fut le premier renoncement d'Elie qui avait pourtant juré que leur fils serait élevé dans une école new-yorkaise moderne. A ce moment-là elle aurait dû repartir, mais elle croyait tellement en la force de leur amour. Au fond, l'orgueil l'avait perdue, on ne lutte pas contre le pouvoir d'un tel homme.
 
Dès que Shaï rentrait de l'école hassidique, il se précipitait dans sa chambre, troquait ses tristes vêtements contre un vieux jeans, unique vestige d'une vie de liberté et acheté en cachette par Lydie, un jour où elle s'était rendue à l'ambassade de France.

Il se précipitait dans le petit jardin clos, unique lieu de liberté dans leur vie surveillée, soustrait au regard curieux des voisines par des arbres touffus, il vivait alors durant deux ou trois heures comme tous les petits garçons ; Elie ne rentrant qu'après la prière de Mînha, ils avaient donc chaque jour "ce temps volé" pour eux.

Shaï avait la passion du jardinage, mais son travail était très particulier, il revenait souvent avec des petits plants d'arbres qu'il replantait dans des boîtes ou directement dans la terre selon les espèces. Lydie s'était toujours demandée où il se les procurait. Ce travail l'absorbait complètement et Lydie était souvent étonnée de sa dextérité. Il ressemblait à un très vieil homme, plein de sagesse, son geste était précis, il semblait alors détenteur d'un savoir millénaire.

Il parlait à voix basse aux arbustes, prenait parfois un fil de fer, en entourait délicatement les branches, les pliait, les déformait mais toujours avec une grande douceur. Il semblait demander pardon à l'arbre de lui infliger un tel traitement. Lydie, heureuse, assise sur une pierre retrouvait son petit garçon d'antan, celui qui riait sans cesse et dont les yeux étincelaient de bonheur et de malice. Ces moments privilégiés passaient hélas trop vite et il fallait rentrer se changer avant le retour d'Elie.

Mais elle avait la sensation que des liens de plus en plus forts l'unissaient à son fils. Il lui semblait que des fibres de lumière sortaient de son plexus et la reliaient à Shaï et que partout où il se trouvait elle pouvait sentir ses vibrations.
Par moments, cela lui faisait peur, n'étaitelle pas en train de devenir folle ? Pourquoi ne se révoltait-elle pas ?
Qu'étaient devenus son dynamisme, sa joie de vivre et sa foi en l'amour.
Elle se remémorait avec nostalgie ses années de fac, la confiance en elle que jalousaient ses amies, elle était sûre de tout,, le monde s'ouvrait à elle, aujourd'hui un monde l'avait englouti et la nuit de l'obscurantisme l'avait dépouillée de sa personnalité.
La vie s'écoulait ainsi monotone et triste. Le temps n'existait plus. Elie se fermait de plus en plus. Les conflits entre eux devenaient mesquins. Shai lui non plus ne racontait rien de sa vie à la yéshiva. Mais elle apprenait, par les colères d'Elie ou par les ragots des autres femmes qu'il était souvent puni pour ses insolences.

On murmurait même que le Rav ne supportait plus l'influence qu'elle exerçait sur Shaï. La seule pensée qu!il puisse essayer de lui enlever son fils comme il lui avait ravi son mari lui faisait monter le rouge aux joues, et elle sentait, au plus profond d'elle-même, que la colère et la haine pourraient alors lui rendre son énergie perdue. Trois ans et demi s'écoulèrent ainsi entre amertume et larmes refoulées. Le couple était muré dans son silence et Shai en était devenu le seul lien. La vie aurait pu continuer ainsi car l'habitude est la pire des prisons, mais quelques jours avant Shavouot un événement fit basculer leur destin.
 
Shaï allait avoir 8 ans, et ce soir-là, comme à son habitude il se précipita dans le jardin pour tailler et arroser ses plantations.
Le temps était précieux car les arbres nains étaient de plus en plus nombreux. Assise sur une pierre, Lydie le regardait en chantonnant une des chansons de Shavouot qu'elle faisait répéter aux enfants du gan. La sonnette retentit vigoureusement, Lydie sursauta et se précipita pour ouvrir. Le Vieux encadrait la porte de sa haute silhouette, il passa comme une furie devant sa belle-fille et se précipita dans le jardin.
Il était hors de lui, il saisit Shai par la chemise,, et se mit à le secouer à bout de bras,, en vociférant. Lydie s'interposa entre eux et le vieux choqué recula, confus d'avoir eu un contact physique avec sa brue. Il se calma enfin et Lydie comprit qu'il en avait après les arbres de son fils. Il accusait l'enfant de se livrer à un " avoda zarah'


 

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