Travail idolâtre, étranger à la tradition et se retournant vers Lydie il hurla avec haine "C'est vous qui le pervertissez par votre mentalité goy. On devrait vous le retirer." Furieux, il donna de violents coups-de-pied dans les plantations et partit en claquant la porte du jardin. Shaï, assis par terre sanglotait en ramassant les plants épars autour de lui. Puis il se jeta dans les bras de sa mère en la suppliant, entre deux hoquets, de ne pas le laisser faire : "Pas mes arbres, pas eux, je ne veux pas." Il tremblait dans ses bras et gémissait comme un animal blessé. Lydie s'efforçait de le calmer et tout en le berçant, étonnée elle sentit quelque chose se réveiller en elle,, elle pouvait percevoir la montée de la colère si longtemps contenue. La force qui l'habitait soudain lui fit presque peur. Elle prit Shaï par la main, et en silence ils remontèrent vers la maison. Contre toute logique, elle espérait qu'Elie prendrait fait et cause pour eux. Ce soir-là il rentra plus tôt. Quand elle entendit son pas dans l'escalier, elle se dit que ce retour prématuré était un bon présage et qu'enfin il avait ouvert les yeux sur la sclérose de ce monde. En courant, elle sortit de la chambre, pleine d'espoir et habitée d'un amour nouveau, mais dès qu'elle vit le visage livide de son mari, les lèvrespincées, les yeux haineux, elle s'arrêta dans son élan. Ridicule, étriqué dans sa redingote noire il les fixait sans amour. Où était l'homme quel avait tant aimé, celui-là que l'éducation rigide des orthodoxes avait rendu si fragile et démuni, tellement avide d'amour et de tendresse ? Elle n'avait devant elle qu'un fanatique menacé dans son intégrisme. Elle savait ce qu'il allait dire, elle ne l'entendrait même pas. Il s'assit lourdement, regarda ses mains si fînes et blanches et finit par rompre le silence qui densifiait l'atmosphère par des paroles de mort : "Comment as-tu pu laisser cet enfant agir ainsi. Il doit immédiatement arrêter de torturer ces arbres. C'est un instinct sadique qu'il faut étouffer dans l'oeuf. Pourvu qu'il ne soit pas habité par un "dibbouk . J'aurais dû écouter mon père un sang juif ne peut pas se mélanger à un sang goy. "Lydie, se leva alors, et ne pouvant se contenir plus longtemps éclata d'un rire hystérique, menaçante, ivre de haine et de colère, prête à tuer elle cherchait des yeux -un objet pour apaiser sa haine, mais son regard croisa celui de son fils. Elle stoppa net, et se rassit en tremblant des pieds à la tête. Shaï regarda son père, et silencieux, vint se placer aux côtés de sa mère. Elie pâlit encore plus, se leva, fit demi-tour et avant de partir s'adressa à son fils sans le regarder: "Demain tu iras t'excuser auprès de ton grand-père, à partir de maintenant, tu das plus le droit de te rendre au jardin ; d'ailleurs après Shavouot nous déménagerons, nous irons vivre chez lui. "A ces mots Lydie se sentit défaillir, non, cela elle ne pourra jamais le supporter." Ce soir-là Elîe ne rentra pas et Lydie dormit avec son fils. Son sommeil était haché de cauchemars, la respiration calme et la chaleur enfantine de Shaï la rassuraient un instant, puis l'angoisse revenait, l'enveloppant comme une vague déferlante ; cette nuit-là elle songea même à mourir avec son fils. Mais au matin, les angoisses se dissipèrent et elle se sentit régénérée et pleine d'une énergie nouvelle, prête à affronter le Rav lui-même. Shaï se leva en souriant, très calme, il glissa même une plaisanterie à sa mère. Une fois prêt, il s'assit à ses côtés et lui caressa le front avec tendresse. Lorsque son père arriva pour le chercher, il serra fougueusement sa mère dans ses bras et lui murmura à l'oreille " tu vas être fière de moi. "Il avait dit ces mots en français, langue de leur complicité. précédente |